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Entretien avec Jean Varela : « Faire résonner ce que nous sommes… »

Entretien avec Jean Varela : "Faire résonner ce que nous sommes..."
© Peter Avondo - Snobinart
Directeur du Printemps des Comédiens depuis 2011, Jean Varela a œuvré pour faire de ce festival un grand rendez-vous entre les artistes et le public. Accompagné de son équipe, il prépare chaque année le plus gros événement théâtral de Montpellier, qui s’étend aussi vers des actions de médiation, de formation et d’accompagnement à la création. Après une édition 2020 annulée et une formule adaptée l’an dernier, cette 36e édition s’annonce déjà riche et variée. Tandis que le Domaine d’Ô s’apprête à accueillir les spectateurs, le directeur du festival nous a confié son regard sur le théâtre et sur le monde.

Quel spectateur êtes-vous ?

Je suis un spectateur au moins double. Il y a le spectateur organisateur, qui est un très mauvais spectateur, et qui d’ailleurs ne s’installe pas en salle. Je reste, je regarde le spectacle du bord de la salle pour pouvoir sortir, parce que je porte en moi un trac de programmateur qui est trop fort et qui peut être néfaste à l’ambiance générale. Il y a le spectateur en repérage, qui se pose moult questions pendant le spectacle. Et puis de temps en temps, le spectateur libre, lorsque je vais voir un spectacle pour mon plaisir personnel, sans aucun enjeu. C’est une foultitude de spectateurs (rire).

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© Peter Avondo – Snobinart

Vous dirigez le Printemps des Comédiens depuis plus de dix ans. On sait ce que vous avez apporté à ce festival, mais ce festival, que vous a-t-il apporté ?

Il m’a apporté la possibilité d’entrer en relation avec des artistes que je n’osais même pas espérer rencontrer. La notoriété du festival, sa surface, la ville de Montpellier… ça m’a obligé à aller vers des terras incognitas. Enfin, des terres que je connaissais mais que je pensais peut-être inaccessibles. Et à me pousser à fendre un peu l’armure pour aller de l’avant. Et puis en m’appuyant sur une équipe existante, il m’a apporté la possibilité de construire une équipe et de rassembler autour de moi des gens qui sont certainement beaucoup plus compétents que moi. Parce que je ne suis que l’animateur, j’essaie d’impulser par une énergie, par une volonté… ce que j’ai appris de gens comme Gabriel Monnet à l’école d’art dramatique. C’est l’excellence pour tous, ça m’anime. Mais j’ai des gens autour de moi qui sont en mesure de construire ça.

En amont du festival, vous avez organisé de nombreuses réunions à la rencontre du public. Il y a aussi tout un esprit d’accompagnement, de terreau de création qui se forme autour du Printemps des Comédiens. C’est tout ça, l’esprit du festival ?

C’est une maison. Il faut qu’il y ait un esprit de la maison qui souffle. Cette maison est là pour être accueillante aux artistes et aux spectateurs. Aux spectateurs qui n’ont pas la clé pour entrer dans la maison, il faut qu’on fasse tout ce qui est en notre pouvoir pour la leur donner. Ces réunions participent à l’idée de faire exister cette maison dans la ville. Évidemment, à ces rendez-vous viennent souvent des spectateurs déjà acquis. Mais le bruit de ces réunions, l’écho, la résonance portent dans la cité. C’est un des outils qui peut permettre l’ouverture. Et puis cette maison doit être celle des artistes. Il faut que toute l’énergie de ceux qui vivent dans la maison soit au service du plateau. Qu’elle accompagne d’une part les artistes dans leur travail de création en leur donnant les meilleures conditions possibles, et d’autre part la rencontre entre les objets artistiques et les spectateurs.

Ce festival, c’est aussi le carrefour du monde et de l’Europe. Quand une guerre éclate à la frontière du territoire européen, est-ce que le théâtre doit s’adapter ou est-ce qu’il ne faut surtout rien changer ?

Nous sommes en permanence à l’écoute de la pulsation du monde, même si le théâtre n’a pas le pouvoir de changer le monde. Il a le pouvoir d’amener le sensible, la beauté, la réflexion… Mais les peuples les plus cultivés ont pu commettre les massacres les plus terribles. Donc c’est un vrai questionnement. Ce qui me semble fondamental pour un festival comme celui-là, c’est-à-dire un festival de service public, c’est d’être à la hauteur de cet investissement d’argent public. Et être à la hauteur de cet investissement, c’est essayer de travailler dans la transmission des savoirs, ce qu’on fait avec le Campus, le Warm Up, le Printemps des Collégiens, etc. Être dans l’accompagnement des artistes, et dans cette énergie festivalière qui est tout à fait particulière qui permet, dans ce méta-événement qu’est un festival, de montrer un état possible du théâtre dans le monde. Inviter le monde à Montpellier, et le faire résonner avec ce que nous sommes, de là où nous venons. Faire résonner ce que nous sommes avec un état possible du monde. Être à ce niveau-là d’exigence et dire « Voilà, Montpellier est un rendez-vous pour les artistes de France, d’Europe et du monde entier ».

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© Peter Avondo – Snobinart

On voit beaucoup de vidéo sur scène au Printemps des Comédiens. C’est un sujet qui a beaucoup divisé il y a vingt ans et qui divise encore aujourd’hui. Quel est votre regard sur cette pratique ?

D’abord ça me permet de repenser à la longue histoire du théâtre et à sa capacité à toujours prendre en compte l’apparition de nouvelles technologies. Depuis les Grecs avec l’invention de la machinerie, au XVIIe siècle avec les théâtres à machines, un peu plus tard avec l’utilisation de l’éclairage au gaz, puis très vite de l’électricité… Et après, l’utilisation de la vidéo. Sur notre territoire, il y a un artiste qui a très vite, très tôt, utilisé la vidéo. Je voudrais le souligner parce qu’on l’a trop souvent oublié. C’est Julien Bouffier, un metteur en scène qui vit à Montpellier et qui, dès la fin des années 80 a utilisé la vidéo. C’est là que j’ai découvert cette utilisation-là. Au début, j’étais… non pas réticent, mais je ne comprenais pas, parce que mon regard n’était pas du tout formé pour ça. Et puis j’ai découvert des esthétiques, des artistes qui utilisaient ce médium, notamment Guy Cassiers et Cyril Teste. Je trouve que ces deux metteurs en scène arrivent à utiliser la vidéo non pas comme une illustration, mais comme un outil capable de démultiplier l’espace scénique. Je trouve ça passionnant. Mais il m’arrive de penser que, dans certains spectacles, la vidéo n’est pas utile, et qu’on peut faire de très bons spectacles sans utilisation de la vidéo.

On note la récurrence de certaines thématiques parmi lesquelles l’identité, plus particulièrement l’identité de genre. Ce sont des sujets incontournables ?

Chaque année, on construit le festival sans thème, sans fil conducteur. Et quand on a quasiment terminé, on se rend compte, en contemplant la programmation, qu’il y a des lignes fortes qui se dessinent. Et l’identité, le genre, sont des questions aujourd’hui très présentes. Pour parler avec des directeurs d’écoles, ce sont des questions qu’on trouve maintenant déjà au niveau de la formation des acteurs, où des acteurs veulent changer de genre et se présentent comme ça dans les écoles. Ce qui pose des questions que le théâtre ne se posait pas dans ces termes-là, jusqu’à il y a très peu de temps.

Propos recueillis par Peter Avondo

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