Céline Champinot dans les passions de Juliette et Roméo

C’est sur les routes de l’itinérance que Céline Champinot, artiste associée au Théâtre des 13 vents, entame une nouvelle ère de son travail. Avec Juliette et Roméo sont morts, elle crée la première pièce d’un nouveau cycle intitulé “L’Amour et l’Occident”.

Peter Avondo
Peter Avondo  - Critique Spectacle vivant / Journaliste culture Théâtre des 13 vents
4 mn de lecture

Quiconque est déjà passé par un club de théâtre, une option d’enseignement au lycée ou par n’importe quelle discipline se rapprochant un tant soit peu du spectacle vivant n’a pas pu y échapper, même si ce n’est que par écho. Roméo et Juliette est une pièce qui se transmet et se rejoue à l’infini depuis plus de quatre siècles, à tel point qu’on n’en compte plus ni les versions, ni les adaptations, ni même les créations qui s’en inspirent. C’est précisément pour cette raison que Céline Champinot a choisi le spectre de ce drame de Shakespeare pour tisser la trame de sa dernière création, Juliette et Roméo sont morts. Piochant avec parcimonie dans certains passages de cette fameuse tragédie, l’autrice et metteuse en scène la convoque comme des réminiscences pour donner vie à son propre théâtre.

C’est dans un espace volontairement transformé en salle de funérarium que Céline Champinot place ses trois personnages, trois interprètes quarantenaires venus faire le constat des nombreux changements – passés et à venir – qui les concernent. Ce lieu n’a pourtant rien de très commun. En dépit de l’ambiance mortuaire qui y règne comme dans le caveau des Capulet, le théâtre est déjà partout. Un proscénium rappelle l’espace de jeu du théâtre élisabéthain, un comédien psalmodie en boucle les vers du prologue – en version originale – de Roméo et Juliette, tandis que le bleu canard et le gris argenté du décor et des costumes tiennent à distance toute interprétation réaliste de ce qui va se jouer. Prenant ainsi à cœur le principe d’itinérance en déplaçant le théâtre dans des lieux non dédiés, la metteuse en scène ne cède rien à la banalité, lui préférant l’intensité du jeu.

Pourtant, derrière ces apparences expansives, ce sont bien des notions communes à tous que Céline Champinot arpente ici. Moins intriguée par l’amour impossible qui ressort bien souvent de la pièce de Shakespeare, elle en extrait d’autres essences en faisant voyager ses interprètes à la rencontre d’eux-mêmes, d’une génération à l’autre. Sous couvert d’une caricature savamment équilibrée qu’autorise justement la théâtralité qu’elle développe, la metteuse en scène questionne nos rapports à la passion et à la mort, finalement indissociables l’une de l’autre. Tout ici s’imbrique et se relie, par ailleurs, à l’image des personnages qui observent leurs propres versions à trois temps au gré des états, régimes d’attentions et registres qui se construisent et se déconstruisent à l’envi.

En créant Juliette et Roméo sont morts pour l’itinérance, Céline Champinot procède, au-delà du propos même de sa pièce, à une rencontre pertinente entre théâtre et quotidien. Composant son espace en proximité immédiate, elle trouve dans ce rapport d’intimité une puissance et une sensibilité brillamment portées par les interprètes qui, à leur tour, prennent un malin plaisir à jouer les funambules entre jeu et réalité au fil d’une création exigeante dans son artisanat. Comment, d’ailleurs, ne pas sourire devant l’irrésistible réécriture des scènes des artisans du Songe d’une nuit d’été qui se glissent ici et là avec beaucoup de justesse ? La metteuse en scène, qui envisage de poursuivre sa recherche autour du club de théâtre, engage avec cette pièce judicieuse un cycle qui éveille une heureuse curiosité.

Partager cet article
Avatar photo
Par Peter Avondo Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
Suivre :
Issu du théâtre et du spectacle vivant, Peter Avondo collabore à la création du magazine Snobinart et se spécialise dans la critique de spectacle vivant. Il intègre en mars 2023 le Syndicat Professionnel de la Critique Théâtre Musique Danse. 06 22 65 94 17 / peter.avondo@snobinart.fr
Laisser un commentaire

Abonnez-vous au magazine Snobinart !