Une tendre nuit aux côtés de Paul Valéry

En 2021, alors que tout l’Hérault célébrait le centenaire de la naissance de Brassens, un autre artiste enfant du pays fêtait lui ses 150 ans. L’écrivain Paul Valéry, dont le nom inonde aujourd’hui les façades institutionnelles et académiques de notre territoire, a laissé derrière lui un héritage littéraire qui trouve écho dans Une nuit avec Monsieur Teste. Cette pièce, mise en scène par Françoise Cadol, était présentée hier au Kiasma à Castelnau-le-Lez.

Peter Avondo
Peter Avondo  - Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
4 mn de lecture

Des feuillets comme des brouillons ont été jetés ici et là sur le plateau. Un gramophone, un porte-manteau, un guéridon, un fauteuil, un banc public et des dizaines de livres se partagent un espace à première vue sans aucune logique. Au milieu de tout évoluent deux hommes et deux femmes qui jettent dans un chapeau des morceaux de papier. Bienvenue dans l’univers créatif de Paul Valéry. Ces quatre personnages, ce sont ses personnages. Des créatures de l’imaginaire qui prennent vie au plateau dans un effacement de la frontière entre fiction et réalité.

Une question leur est posée dès les premiers instants. Chacun d’entre eux a reçu une lettre de Paul, dans laquelle l’écrivain annonce qu’il n’écrira plus. Il faut dire que les pages qui les entourent sont blanches. Ils doivent choisir par un vote majoritaire : suivre leur créateur vers ses nouveaux horizons, ou se libérer de lui pour continuer d’exister malgré tout. Le dilemme est poétique, mais après quinze tentatives le résultat est toujours nul. Deux voix pour, deux voix contre. Insoluble.

« Je hais les choses extraordinaires, c’est le besoin des gens ordinaires. »

Mais là n’est pas le cœur du sujet de la pièce. Une nuit avec Monsieur Teste est surtout prétexte à s’interroger. D’une façon tendre, presque émouvante, nous en venons à nous demander ce que devient un personnage une fois son livre refermé. À travers une balade consciencieuse dans les mots et les pensées de Paul Valéry, c’est toute la question de la postérité artistique qui est posée. Les personnages dont on ne parle plus finissent-ils par disparaître ? Et qu’en est-il de ceux qui ont d’autres ambitions, comme cela semble être le cas dans ce lieu de l’imaginaire qu’est le bureau de l’auteur ? La réflexion pourrait être poussée plus loin, avec d’autres personnages de la littérature.

Dans le cas de Paul Valéry, tout semble s’être inversé. Parvenu à un moment de sa vie où il n’est plus capable d’écrire, ce sont ses personnages qui vont tout faire pour lui redonner un souffle. Du poète romantique et contemplatif, on l’oriente peu à peu vers la fiction, on lui invente « un souvenir à venir ». Et ainsi nous mènent-ils, Monsieur Teste et les autres, dans une escapade métalittéraire dont il serait mal venu de vous raconter la fin…

Toujours est-il que la présence imposée, presque subie, de ces quatre personnages, n’a rien à voir avec le hasard. Ils sont pris dans une confrontation à laquelle ils ne peuvent se soustraire. Laissés vivants dans leurs œuvres respectives, ils ne peuvent pas mourir et se retrouvent dans la nécessité d’avancer, ensemble, en dépit de ce temps qui s’écoule inexorablement.

Dans cette mise en scène qui va à l’essentiel et fait la part belle au texte, les quatre comédiens campent leurs rôles avec une douceur qui fait plaisir à voir. La compagnie Françoise Cadol propose ainsi un spectacle tendre et poétique qui ne manque pas de philosophie, ce qui rend peut-être le plus bel hommage à Paul Valéry.

D’APRES
PAUL VALERY
TEXTE ET MISE EN SCENE
FRANCOISE CADOL
AVEC
FRANCOIS DUNOYER, LOUISE LEMOINE TORRES, STEPHANE BERNARD, FRANCOISE CADOL
ASSISTANT A LA MISE EN SCENE
FRANCK GERVAIS
ILLUSIONNISTE
VINCENT DELOURMEL
CREATEUR LUMIERES
DENIS SCHLEPP
COSTUMIERE
ALICE TOUVET
CHOREGRAPHE
JEREMY BRAITBART
COMPOSITEURS
THOMAS PARLE, NICOLAS MONTIER, FRANCK GERVAIS
REGISSEUR
JULES FERNAGUT

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Par Peter Avondo Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
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Issu du théâtre et du spectacle vivant, Peter Avondo collabore à la création du magazine Snobinart et se spécialise dans la critique de spectacle vivant. Il intègre en mars 2023 le Syndicat Professionnel de la Critique Théâtre Musique Danse. 06 22 65 94 17 / peter.avondo@snobinart.fr
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