Léa Leclerc, Marion Carriau et Ousmane Sy font danser Uzès

À Uzès, le festival La Maison danse se poursuit jusqu’au 9 juin au gré de la programmation concoctée par Émilie Peluchon. Immersion dans une journée variée à la rencontre de trois artistes aux univers bien distincts : Léa Leclerc, Marion Carriau et Ousmane Sy.

Peter Avondo
Peter Avondo  - Critique Spectacle vivant / Journaliste culture Vu au festival La Maison danse
8 mn de lecture

Le duché d’Uzès est parti pour vibrer pendant quatre jours au rythme de la riche programmation du festival La Maison danse. Du 5 au 9 juin, le Centre de développement chorégraphique national propose une plongée éclectique, exigeante et festive, dressant un certain portrait de la danse d’aujourd’hui. Retour sur une journée à la programmation variée, avec les spectacles Like Me de Léa Leclerc et Queen Blood d’Ousmane Sy, et la création de la pièce L’Amiral Sénès de Marion Carriau, artiste associée au CDCN. 

Like Me, please like me

“Si vous ne vous approchez pas, elle ne se montrera pas”, plaisante l’une des membres de l’équipe en tentant d’attirer les spectateurs devant le lieu de la représentation qui n’a pas encore commencé. Rassemblé devant la vitrine d’un atelier de céramique, qui ne détonne que par les deux enceintes posées contre la devanture, le public se confronte pour l’instant à son seul reflet dans la vitre. À l’intérieur, quelque chose se prépare sans doute, mais le moment n’est pas encore venu.

Like Me de Léa Leclerc © Sandy Korzekwa

Il faudra peu de temps à Léa Leclerc pour se montrer. Animal enfermé dans une cage en verre, elle confronte son regard à celui de ces personnes venues la regarder. Le visage perdu quelque part entre la curiosité et la faim de notoriété, elle n’attend qu’une chose : qu’on l’aime. “Like Me” n’est plus un souhait ni le titre d’un spectacle, c’est l’ordre qu’elle impose à celles et ceux qui lui font face. “Aimez-moi”, semble-t-elle supplier tandis qu’elle reproduit, par saccades, des poses de modèles que l’on reproduit à l’envi sur les réseaux sociaux. Et tandis que les enceintes crachent une musique électro à faire vibrer les vieilles pierres, le mannequin-robot en vitrine se désarticule, cherchant l’attention de chacun, implorant celle des passants qui ne lui accordent pas même un regard.

Dans une escalade de la recherche d’une gloire, toute incertaine, instable et superficielle soit-elle, Léa Leclerc tente le tout pour le tout. Une fois les yeux rivés sur elle, elle ose toujours davantage. Depuis le fond de la boutique, son corps se dévoile, se tord toujours plus, se plie à des positions toutes moins naturelles les unes que les autres. L’amour des spectateurs n’est jamais acquis. Il en faut toujours plus pour maintenir l’intérêt et le renouveler. Léa Leclerc aura performé à peine quinze minutes derrière sa vitre, elle aura pourtant tant dit. 

Marion Carriau donne vie à L’Amiral Sénès

Cuivres retentissants dans une salle encore baignée de sa lumière, c’est à une forme de péplum hors d’âge que nous convie Marion Carriau avec sa dernière création L’Amiral Sénès. Dès les premiers instants – c’est peu dire, le spectacle n’a même pas encore commencé -, la chorégraphe annonce la couleur de la dérision. Car c’est bien sur le ton du décalage que s’ouvre cette pièce, dont l’introduction par vagues semble diriger le public tout droit vers un récit de l’imaginaire.

L’Amiral Sénès de Marion Carriau © Sandy Korzekwa

Dans un monde qu’il n’est pas nécessaire d’identifier en dépit des monticules de glace qui habillent le plateau, trois personnages apparaissent comme sortis d’une boîte à musique. Gilets à franges dorées sur le dos, postures officielles ou militaires, chaussures aux semelles sur-compensées d’une épaisse couche d’une étrange matière… Marion Carriau a choisi de nous emmener avec humour à la rencontre de ces personnages qui, en dépit de leur apparence humaine, n’ont rien de commun. S’exprimant par les claquements de leurs dents ou les bruits de leurs pas plutôt que par les mots, ils habitent un univers qui semble conçu pour être montré, précisément à cette occasion.

Dès lors que vient leur moment, ils arpentent ainsi des espaces fantasmés qu’ils invitent sans mal à imaginer. Ils traversent au gré de leurs périples autant de joies que de frayeurs et de surprises. En véritables clowns, ils inventent au fur et à mesure leur propre langage, leurs propres mouvements, leur propre normalité, et s’entourent ainsi d’une certaine tendresse enfantine et communicative.

Queen Blood, femmes à sang pour sang

Le public n’a pas fini de s’installer que les sept performeuses dirigées par Ousmane Sy ont pris place au plateau. Rien ne se joue encore tout à fait, ou plutôt tout a déjà commencé. En guise d’échauffement, comme si elles se préparaient à une battle, les danseuses prennent possession de l’espace, y cherchent leur place, entrent en communication muette les unes avec les autres. La battle, c’est un format qu’elles connaissent toutes. Issues du groupe Paradox-Sal créé par Ousmane Sy, qui intègre exclusivement des femmes pour les rassembler autour de la pratique de la danse, elles sont toutes sorties victorieuses de battles dans leurs parcours hip-hop respectifs.

Queen Blood d’Ousmane Sy © Sandy Korzekwa

Queen Blood ne se contente pas d’enchaîner les numéros dansés. Composé d’autant de tableaux de groupe que d’instants en solo, ce spectacle prend aussi le temps précieux de l’écoute, accordant une grande importance à la mise en place d’une certaine tension qui unit les sept interprètes. Dans leurs regards, dans leurs éclats de voix venus soutenir leurs acolytes, les danseuses offrent une performance généreuse, entre sensibilité et énergie. S’il manque à Queen Blood une écriture dramaturgique plus percutante, Ousmane Sy fait néanmoins honneur aux disciplines qu’il porte au plateau. Dans un amalgame assumé de pratiques chorégraphiques, il se place dans l’héritage populaire et festif d’un certain pan des danses actuelles.


Like Me
Création 2022 – Festival Uzès Danse

Crédits

Chorégraphie, interprétation Léa Leclerc / Conseiller artistique David Wampach / Son Raptatek / Costume Anna Friedli

L’Amiral Sénès
Création 2024 – Festival La Maison danse Uzès

Crédits

Conception Marion Carriau Interprétation Yannick Hugron, Clémentine Maubon, Maeva Cunci / Création lumière Magda Kachouche en collaboration avec Juliette Romens / Composition Fabien Fabre / Scénographie Rémy Ebras assisté d’Antonin Blanchard / Création costumes Alexia Crisp Jones assistée de Ludivine Maillard / Assistante Hyacinthe Hennae Aniol Busquets / Regard extérieur Alexandre Da Silva / Régie son Arnaud Pichon / Travail vocal Elise Chauvin et Jeanne-Sarah Deledicq

Queen Blood
Création 2019 – La Villette Paris

Crédits

Chorégraphe Ousmane Sy / Assistante chorégraphe Odile Lacides / 7 interprètes parmi Allauné Blegbo, Cynthia Casimir, Megan Deprez, Selasi Dogbatse, Valentina Dragotta, Dominique Elenga, Nadia Gabrieli Kalati, Linda Hayford, Nadiah Idris, Odile Lacides, Audrey Minko, Stéphanie Paruta / Lumières Xavier Lescat / Son et arrangements Adrien Kanter / Costumes Hasnaa Smini / Une création All 4 House

Dates
  • Du 9 au 10 octobre 2024 au Théâtre de Nîmes
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Par Peter Avondo Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
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Issu du théâtre et du spectacle vivant, Peter Avondo collabore à la création du magazine Snobinart et se spécialise dans la critique de spectacle vivant. Il intègre en mars 2023 le Syndicat Professionnel de la Critique Théâtre Musique Danse. 06 22 65 94 17 / peter.avondo@snobinart.fr
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