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Marion Mazauric : « Quand on choisit un écrivain on a envie de marcher un long moment avec lui. »

Marion Mazauric - Photo : Peter Avondo / Snobinart
Génie de l'édition, Marion Mazauric a installé sa maison Au Diable Vauvert dans le Gard il y a plus de vingt ans. Alors que le monde du livre est à la fois en développement et menacé, nous avons souhaité échanger avec celle qui a longtemps oeuvré pour la défense du livre en région. Marion Mazauric nous parle des difficultés que rencontre l'édition, de sa vie passionnée autour du livre ainsi que de l'exceptionnelle rentrée littéraire qui arrive dans les rayons des libraires.

Le monde de l’édition est en grande difficulté, comment se porte le Diable ?

Bien ! Il faut préciser pourquoi le monde de l’édition est en difficulté. Le chiffre d’affaires de l’édition est plutôt stable. Le livre a bien fonctionné pendant le Covid, les petits libraires de proximité ont été portés par des lecteurs. Il y a eu une prise de conscience, on a voulu faire vivre le commerce de proximité, ceux-là même qui font vivre la vie sociale des gens. En fin d’année 2021, on a eu un secteur de la librairie en nette progression. Les libraires de proximités et l’édition ont fait plus 40% en 2021. Nous on a été porté par ce mouvement avec une fin d’année 2021 superbe. Par contre, depuis six mois les ventes sont très basses. Je pense qu’il y a eu le cumul de plusieurs effets. Les lecteurs ayant acheté beaucoup de livres l’année précédente, il a bien fallu qu’ils les lisent. Il y a eu l’élection, la guerre… puis la pénurie de papier, qui affecte surtout les éditeurs les plus fragiles. Ca perturbe forcément… Mais la vraie crise, qui est une vraie inquiétude globale, c’est la fusion Hachette / Editis. Maintenant que Bolloré a dit qu’il allait vendre Editis, la question c’est à qui ? Si c’est encore à un capital industriel qui rachète, c’est encore un groupe d’éditeurs qui échappe à une logique éditoriale. C’est ça le problème avec Bolloré, quand on voit comment il est en train de gérer Paris Match en virant la rédaction… Ca pose un problème d’indépendance. Pour revenir au Diable, nous on va bien, mais des questions de trésorerie se sont posées quand même étant donné que nous n’avons presque rien vendu entre janvier et juin. Mais on sent que ça redémarre, on a une super rentrée, de belles cartouches jusqu’à la fin de l’année… Je suis persuadé que la rentrée va être bonne pour tout le monde. Il y a tellement de livres qu’on a envie de lire, à commencer par celui de Despentes… Il y a des romans qui vont créer du trafic en librairie. Je suis d’un naturel optimiste (rire).

Est-ce que vous pensez que l’édition doit évoluer ? Se réinventer ? Si oui de quelle manière ?

Ce qui est sûr c’est qu’il y a le modèle des indépendants qui est fragile… Le modèle de l’édition tel qu’on a plaisir à la penser, avec un travail sur chaque texte… je le sens mal barré. On est plusieurs indépendants à réfléchir à des appareils législatifs pour protéger les éditeurs indépendants comme on a protégé les librairies indépendantes. Ce qui est vrai aussi, c’est qu’on a une grande chance d’être en région. Ici il y a quand même un tissu de structures en faveur du livre qui dépendent des régions et non pas de l’Etat. On a de la chance d’avoir une Présidente en Occitanie qui est à fond pour la culture pour tous et qui est très attentive à tout ça. A Paris il y a un sociotype de l’édition qui s’embourgeoise beaucoup, on voit bien qu’il y a une uniformisation culturelle et idéologique. Cela peut donner des choses très bien d’ailleurs car les gens du livre sont en majorité antiracistes, écologistes, très intéressés par les problématiques de genres… par toutes les pensées nouvelles qui traversent la société. Mais le modèle des indépendants on lui doit une grande partie du dynamisme, de la diversité et de la créativité éditoriale… mais il est en difficulté. Quand on pense que Bolloré a défendu le modèle GAFAM en disant qu’il nous faut un Amazon à la française, on est en plein dans un débat de société. On ne veut justement pas d’Amazon à la française ! Est-ce qu’on arrivera à résister à ce monde-là ? Cela dit, on est actif, on est nombreux, on y croit ! Les Français ont fait le choix des libraires depuis le Covid, 70% de la population lit, ils tiennent aux livres… On a des vrais points d’appui auprès de la population.


Marion Mazauric – Photo : Peter Avondo / Snobinart

Cela fait plus de vingt ans que vous êtes descendu de Paris pour monter Au Diable Vauvert dans le Gard. Avez-vous vu un espoir en région justement ? Des maisons d’édition naissent ?

Quand je suis arrivé, ça n’avait rien à voir avec aujourd’hui. Il n’y avait rien à part un Centre Régional du Livre, qui était plus une vitrine… On n’avait pas d’agence du livre en région. Il y avait des librairies de qualité, pas mal de petits éditeurs mais pas de politique du livre ni d’interprofession. Puis OLL (Occitanie Livre et Lecture) s’est créée après l’élection de Frêche, créant ainsi une vraie agence du livre. C’est à partir de ce moment-là qu’on a vu petit à petit une interprofession commencer à vivre et surtout toute une série de dispositifs d’aides aux éditeurs. Maintenant je suis vice-présidente d’OLL et on a pu voir pendant le Covid des vrais liens se créer. J’ai vu les dispositifs se mettre en place, sans en profiter durant nos années de naissance. Mais maintenant c’est réel, il y a une vraie politique du livre. En vingt ans ça a changé du tout au tout. Il ne faut pas oublier le Prix Hemingway qu’on fait depuis dix-sept ans en feria de Nîmes, ça a permis au livre d’être présent pendant une fête populaire. 

Vous présentez deux livres français pour la rentrée littéraire, vous pouvez nous les présenter ?

C’est une rentrée forte ! On présente quatre livres, deux pour la rentrée française et deux pour la rentrée étrangère. On pourrait plus, mais on se dit qu’au-delà ce sera difficile d’accorder la même attention à nos livres. Le premier, c’est un roman de Nicolas Rey que ne présente plus ! Ce livre c’est un peu sa résurrection. Je crois qu’il a bouclé un cycle autofictif où il était allé au bout. C’est comme s’il avait une nouvelle vie. Symboliquement, le dernier roman de ce cycle se terminait par une sorte de mise à mort symbolique et là c’est une renaissance ! Dans Crédit illimité on découvre totalement un nouveau Nicolas Rey, il nous amène dans la fiction. Son nouveau personnage Diego Lambert lui ressemble un peu, mais c’est un roman qui ne parle pas de lui mais qui parle de la France. Etonnement, c’est un roman sur le prolétariat et le patronat, là où l’on n’attendait pas du tout Nicolas. Il a réussi un roman drôle, touchant, immoral et le roman de la mort du père. Je me dis que c’est le livre qui va le faire renouer avec le grand succès à nouveau. Quand je vois les réactions des libraires, c’est incroyable. Nicolas c’est l’auteur du premier livre du Diable, et l’autre auteur que nous présentons pour la rentrée c’est Fabrice Capizzano, notre dernière découverte française. On ne sort pas de nouveaux auteurs tous les ans parce qu’on a tellement peu de place… mais les livres qu’on publie sont des coups de cœur absolus, et Fabrice était le coup de cœur d’il y a deux ans et demi avec La fille du chasse-neige. C’est donc son second roman qui sort, Le Ventre de la péniche. C’est un très beau livre qui l’installe à une place où il n’y a pas beaucoup de monde. On retrouve cette langue magnifique, un rythme incroyable, une belle manière de raconter l’amour et cet art de trouver des personnages soit sensibles soit totalement barrés. On trouve un flic fou qui est pour moi le personnage principal du livre… C’est un livre formidable, osé avec une belle métaphore et une ode à la liberté.

Vous publiez également deux romans étrangers ?

Oui deux romans étrangers. Le premier c’est un écrivain du fond de notre catalogue, qu’on adore, c’est John King. Il avait fait ce livre culte qui s’intitulait Football factory qui parlait des hooligans, du foot, de la violence sociale… Pour la rentrée 2022, il a fait une dystopie positive. C’est une histoire qui se situe demain dans les Etats-Unis d’Europe, comme si la France et les autres pays basculaient dans un gouvernement d’extrême droite. La presse, l’édition, tout est sous contrôle d’Etat avec des fabriques de l’opinion. On va suivre un informaticien qui travaille dans une boîte qui régule l’information, et il va essayer de déconstruire le système en entreprenant un sorte de lutte militante avec un groupe de hackers. C’est un vrai roman social anglais qui s’intitule Anarchy in the USE. L’autre livre, c’est un roman de Michael Cisco, un génie américain qui est un auteur de fantastique très littéraire qui emprunte autant au XIXe siècle européen qu’à l’expérimental ou au fantastique… Le livre s’intitule Le tyran et Cisco mêle les éléments fantastiques avec le réel. C’est l’histoire d’un médecin qui travaille sur le cas d’une petite fille qui a le pouvoir de manipuler les ectoplasmes. Ils font l’étude d’un jeune homme épileptique qui semble capable de franchir le voile de la mortalité. Il y a beaucoup de niveaux de lecture, c’est très beau… C’est un écrivain qu’on mettra quelques années à poser, mais il est génial ! C’est aussi pour ça qu’on est éditeur.

Comment vous voyez vous comme éditrice justement ?

Je me vois comme une éditrice d’un catalogue, on est une maison qui suit des auteurs, qui publie des artistes de l’écrit et qui les accompagne avec la subjectivité que ça suppose parce qu’on ne peut pas toujours publier des nouveaux auteurs. Mon travail consiste à essayer de ne pas dépasser plus de vingt-cinq nouveautés par an en comptant littérature française, étrangère, imaginaire, livres taurins, documents… Quand on choisit un écrivain on a envie de marcher un long moment avec lui. On est une écurie de crack qu’on défend sur le long terme.

En-dehors des auteurs du Diable, quels auteurs vous rêveriez de publier ?

Virginie Despentes c’est sûr. Elle a d’ailleurs fait des livres au Diable. Mais aujourd’hui c’est un fantasme et ça n’aurait aucun intérêt pour la maison. Si on rajoute dans une maison équilibrée un auteur qui fait 200 000 exemplaires, il faut embaucher une personne de plus, investir en amont des plans marketing… Et du coup on travaille plus pour le reste. Après, je fais une réponse littéraire, pour moi les deux auteurs qui sont les plus importants du moment sont Despentes et Houellebecq. Et je rajoute Stephen King (rire), une trilogie de génie. Le positionnement éditorial il est celui-là chez nous. Mais c’est une réponse totalement fantasmatique, il faudrait qu’on sorte nos auteurs nous-mêmes pour que ce soit harmonieux, que ça nous construise. Le développement dans une maison d’édition peut tuer autant que la récession. Après il y a eu un rendez-vous manqué avec Damasio. C’est un regret, mais il est publié par un ami donc ça va… Contrairement à certains camarades indépendants (rire) je ne débauche jamais. Le boulot d’éditeur gagne à travailler sur le long terme.


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