Culture

Déchirer les étiquettes, vers l’utopie d’un art total

Déchirer les étiquettes, vers l'utopie d'un art total
© Peter Avondo - Snobinart
Le concept n’est pas nouveau. L’idée d’un art total qui outrepasserait toutes les catégorisations, s’affranchirait des cases et tendrait vers une universalité culturelle a déjà été formulée par le passé. C’est un certain Richard Wagner que l’on retient comme premier théoricien de cette pensée.

Inspiré à la fois par l’héritage de la Grèce antique et par les premières hypothèses avancées par Schiller, le compositeur allemand écrit plusieurs textes pour défendre une vision globale des arts. Il y remet notamment en question une approche isolée de chaque discipline, au profit d’une créativité entière, générale et plus pertinente avec la nature humaine, elle-même complexe dans sa multiplicité.

Bien entendu, le contexte dans lequel Wagner a développé sa pensée n’est plus le même, d’autant que ses recherches se trouvent biaisées par une certaine hiérarchie subjective des disciplines artistiques. Mais il est curieux de constater que, deux siècles plus tard, l’utopie d’un art total retrouve peu à peu son chemin dans nos sociétés modernes. Volonté propre de la part des artistes ou miroir inconscient d’une collectivité qui rêve de liberté, les frontières ont une certaine tendance à s’estomper.

L’un des premiers signes de cette évolution se manifeste par notre langage. Habitués que nous étions à aller voir “une pièce de théâtre”, “une exposition”, “un opéra”, “un film”, “un concert”, nous avons malgré nous instauré dans nos esprits une certaine classification des arts, comme en témoignent encore certaines périphrases dont on use à outrance. Mais depuis plusieurs années, d’autres terminologies ont fait leur place dans le vocabulaire artistique. “Happening”, “performance”, “projet”, “création”… Par ces mots qui tiennent davantage de l’abstrait, chacun de nous participe à l’indéfinition des disciplines, à l’effacement des étiquettes.

Il appartiendra aux sociologues et autres experts de faire le lien entre cette tendance à l’entrelacs et ses interprétations possibles. Toujours est-il que les propositions artistiques qui investissent nos lieux culturels (et pas seulement) s’affranchissent toujours plus de ces cases dans lesquelles elles ne trouvent plus leur place. Nous le disions déjà cet été à propos des festivals qui font ce pas vers l’éclectisme : désormais, la culture ne se consomme plus comme un produit, elle se vit telle une expérience globale, à la croisée des intérêts et des talents.


Vous l’aurez peut-être constaté, les salles de spectacle, les musées, les scènes musicales, les cinémas se transforment peu à peu en des lieux pluridisciplinaires. Dans ces espaces qui enrichissent leur offre, on ne vient plus assister à quelque chose, on vient participer à la marche du monde et de la culture. Car il n’est plus question d’être un spectateur pour un temps donné, mais bien de partager, d’échanger, de se laisser surprendre, d’être à nouveau curieux, sur des temporalités plus étendues. Parce que l’attente est là, parce que la demande existe.

Rien n’est anodin dans l’histoire actuelle des arts et de la culture. Ni l’implantation de librairies dans les halls des théâtres, ni l’installation de cafés et restaurants de fine bistronomie dans les lieux artistiques, ni même le développement grandissant d’associations de spectateurs ou l’importante fréquentation des rencontres extra événementielles. Tous ces éléments sont l’expression d’une soif retrouvée pour la culture dans son sens le plus large et le plus intégral.

Il y a même fort à parier que nous ne sommes qu’à l’aube de cette nouvelle époque. Dans les programmations, on se défait doucement des étiquettes pour se concentrer sur les propos, les démarches, les recherches. On réintellectualise l’art sans tomber dans le piège de l’élitisme ou de l’inaccessibilité. Alors qu’elle continue d’être menacée à l’horizon le plus proche, on redonne à la culture sa dimension sociale, humaine, fédératrice.

Rappelons qu’avant même qu’on en vienne à le théoriser, l’entremêlement des arts a fait partie intégrante du processus créatif. Ce que nous dit Wagner, et d’autres avant ou après lui, c’est que l’art total ne s’invente pas. Il est, dans l’utopie où l’on souhaite le voir survenir, le reflet d’une société parvenue à une sorte de nirvana du vivre ensemble. L’art devient alors l’expression d’une communauté qui avance dans le même sens et tend vers un objectif unique, en dépit de la multiplicité de ceux qui prennent part à cette communion. En cela, la référence à la Grèce antique rappelle aussi que cette société reste la seule, à ce jour, à avoir touché cet idéal d’aussi près.

Certains artistes ont cherché à atteindre un tel absolu depuis cela et beaucoup s’y sont cassé les dents. Mais sans en avoir l’intention, la manière dont les arts évoluent sous nos yeux a en tout cas le mérite de questionner notre façon d’appréhender la culture. Dans un monde que nous avons aseptisé à tous les niveaux, notre nature propre semble nous rappeler à l’essentiel : nous interroger, nous émerveiller, nous offusquer aussi parfois. Car rien n’avance jamais dans l’apparent confort de notre enfermement.

L’art total ne s’invente pas, car il existe déjà. Charge à nous de lui permettre de s’imposer. Réapprenons donc à nous intéresser à ce que nous ne connaissons pas. N’oublions pas ce qui a été établi, mais alimentons ce que nous savons avec ce qui reste à découvrir. Osons prendre le risque d’entendre, de voir ou de sentir des choses nouvelles. En effaçant les cases, nous contribuons à l’émergence d’un nouvel horizon artistique qui fait déjà son chemin. En déchirant les étiquettes, nous participons aussi à faire avancer ce qui patine. C’est tout cet écosystème, dans son entièreté, qui fait de nos talents respectifs des outils universels.


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