Théâtre et identités, ce que la scène dit de nous

Tout, dans le théâtre, a toujours été question d’identités. Le pluriel est nécessaire car le mot est vaste. Mais chaque auteur, chaque interprète, chaque metteur en scène, a systématiquement cherché par son art à apporter un élément à la construction d’une identité. Identité du monde, de l’humain ou plus personnelle encore… qu’importe l’angle d’attaque et la proportion de son écho, la question semble insoluble tant elle est infinie.

Peter Avondo
Peter Avondo  - Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
7 mn de lecture

Déjà dans ses définitions les plus littérales, l’identité est un concept particulièrement complexe. Elle peut aussi bien signifier l’assimilation que l’unicité, et rejoint en cela l’une des caractéristiques du théâtre, auquel on ne trouvera sans doute jamais de définition absolue. Ce n’est pourtant pas faute, pour bon nombre de dramaturges, philosophes ou spécialistes, d’avoir tenté d’esquisser ce que pouvait être le théâtre, tout en étant confrontés à son plus beau paradoxe : chercher à définir le théâtre revient à nier son ineffabilité.

Ou bien il faudrait, dans la plus idéale des utopies, parvenir à faire consensus autour d’une définition immuable, complète et universelle du théâtre – utopie qui se caractériserait d’ailleurs par un profond pessimisme puisqu’elle impliquerait le renoncement à toute évolution future. Ou bien il faudrait mêler les unes aux autres toutes les définitions possibles du théâtre, dans l’espoir de toucher du doigt un concept global que l’on compléterait à l’infini – une tâche que le dramaturge Olivier Py prend un malin plaisir à accomplir depuis des années sans jamais en atteindre le terme.

Voilà en tout cas qui tisse un lien d’évidence entre le concept de théâtre et les questions d’identité, qui n’ont de cesse d’être posées sans que les réponses qu’on y apporte ne parviennent à fédérer véritablement. Des problématiques de philosophie, en somme. Mais laissons là les convergences théoriques et regardons plutôt ce que la pratique du spectacle vivant nous dit des questionnements sur l’identité.

Le sujet de l’identité est intrinsèque au théâtre, qu’il soit ou non assumé comme tel. À l’identité vue comme ce qui rassemble plusieurs êtres au sein d’un même groupe, on n’aura aucun mal à comparer la pratique même des arts vivants qui nous réunit, quel qu’y soit notre rôle, à la faveur d’une passion commune. Réduire la problématique qui nous intéresse à cette seule similitude serait erroné, mais la passer sous silence serait être incomplet.


L’identité envisagée sous l’angle de la communauté implique aussi d’autres questionnements, d’une envergure qui dépasse encore l’individu. Il s’agit là d’un sujet qui frôle l’universalité tant on le retrouve, y compris de façon sous-jacente, dans la plupart des propositions artistiques. En effet, quelle création ne se fait pas l’écho du monde ? L’absurdité de l’humain dépeinte par Beckett ou Ionesco ou les pièces-monde de Shakespeare en sont l’exemple même. Ce qui nous définit comme faisant partie d’un tout se manifeste donc inévitablement sur scène et prend valeur commune.

Si l’identité est ce qui nous lie, elle est aussi ce qui nous distingue, d’abord au sens du groupe et de la communauté. Cet état intermédiaire est celui qui implique les questionnements d’identité sociale, omniprésents dans l’histoire du théâtre : les citoyens face aux dieux dans les tragédies grecques, la hiérarchie des classes chez Molière ou la nouvelle bourgeoisie tournée en dérision sous les plumes des auteurs de boulevard comme Labiche ou Feydeau.

Mais de par son regard sur le monde obscur qu’il traversait, c’est Brecht qui a pris une grande part dans l’évolution de la représentation sociale au théâtre. Tout en alimentant son œuvre du dénigrement du nazisme, il est à l’origine d’une véritable révolution lorsqu’il choisit des héros du quotidien comme protagonistes. Depuis, l’approche pratique et théorique du théâtre a pris une autre envergure, ouvrant l’art de la scène à sa dimension critique et lui donnant un rôle politique et citoyen.

Sous un angle de plus en plus resserré, l’une des grandes interrogations qui se poursuit depuis des siècles est indubitablement celle du genre. Le travestissement au théâtre n’a rien de nouveau, puisqu’il se pratique depuis l’Antiquité – les femmes étant longtemps interdites de scène –, mais la figure de référence en la matière reste évidemment Marivaux, qui en a fait une véritable signature. Ce travestissement, qui met en lumière l’incongruité de la prévalence d’un sexe par rapport à l’autre, a bien évolué depuis. Il prend une forme souvent plus revendicative et intègre désormais les réflexions de genres et de sexualités. Mais cette identité-là, qui se trouve à mi-chemin entre l’individu et la société, figure parmi les thématiques fondatrices de notre théâtre moderne.

Vient alors la place que chacun de nous occupe à titre personnel. Bien sûr, plus on agrandit le zoom, plus les sujets se font nombreux. En tant qu’individus, nous apportons avec nous un bagage à la fois historique, social et familial qui nous caractérise. Que l’on décide de se construire à partir de cet héritage ou qu’on choisisse de s’en affranchir, ainsi nous participons au monde dans lequel nous évoluons. De nos relations avec autrui à nos introspections les plus intimes, nous nous bâtissons une identité propre qui, comme le soulèvent les écrits de Lagarce, entre parfois en contradiction totale avec ce qu’on attend de nous.

Autant de niveaux de questionnements mènent inexorablement vers des oppositions, des luttes, des débats. Un état de fait que nous ne pouvons que défendre, puisqu’il nous permet justement d’avoir tant à dire, à entendre, à montrer, à voir… Le concept même d’identité, tout comme celui de théâtre, n’a pas fini de se placer au centre de la scène. D’autant que, notre regard évoluant quand les textes restent, il nous mène toujours à de nouveaux constats d’un monde inconstant. Des œuvres d’une autre époque aux pièces les plus récentes, de la tradition à l’innovation, le théâtre de l’identité se fait l’identité du théâtre… du moins en partie !

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Par Peter Avondo Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
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Issu du théâtre et du spectacle vivant, Peter Avondo collabore à la création du magazine Snobinart et se spécialise dans la critique de spectacle vivant. Il intègre en mars 2023 le Syndicat Professionnel de la Critique Théâtre Musique Danse. 06 22 65 94 17 / peter.avondo@snobinart.fr
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