Kirill Serebrennikov dans l’écrasant huis clos du monde

Pour sa première représentation française, la nouvelle pièce de Kirill Serebrennikov, Der Wij, a posé son décor au Printemps des Comédiens à Montpellier… et quel décor ! Face à une salle pleine, soufflée, absorbée, le metteur en scène russe signe la claque de cette édition en portant au plateau l’horreur qui se joue, au même moment, aux frontières de l’Europe.

Peter Avondo
Peter Avondo  - Critique Spectacle vivant / Journaliste culture Printemps des Comédiens
6 mn de lecture

Dans l’obscurité la plus totale, les murs du théâtre semblent s’être rapprochés, comme pour enserrer les spectateurs à l’intérieur de cet abri choisi. À la lueur de quelques torches hésitantes se découvre une pièce aux parois épaisses, grisâtres, recouvertes de poussière et de résidus. Cave ayant résisté à un énième bombardement ou gymnase abandonné reconverti en bunker, le lieu concentre en lui-même toute l’horreur de la guerre, celle qui pousse au retranchement et à la clandestinité. Le décor est lourd, oppressant. Écrasé par la cage de scène vide qui l’entoure, il ne laisse que peu d’issues : vers la ville en proie aux tirs en montant les escaliers à demi visibles, ou vers un monde loin de ce conflit qui, au-delà du quatrième mur que nous voyons malgré nous, prend les traits d’un théâtre où tout peut prendre vie, y compris l’espoir et l’humanité.

Dans ce huis clos qui nous immerge dans le quotidien que connaît l’Ukraine depuis plus d’un an, Kirill Serebrennikov fait sciemment le choix de porter sur scène une situation encore brûlante, car ayant toujours cours. Le metteur en scène, à qui avait été confiée en 2022 l’ouverture du Festival d’Avignon, marque une fois de plus son refus envers une Russie qu’il dénonce ouvertement et qui lui vaut le statut d’ennemi public dans son pays d’origine. Désormais installé en Allemagne, il poursuit donc sa dénonciation d’une guerre qui, au travers d’un conflit armé relativement localisé, engendre des répercussions humaines, politiques et artistiques sur l’ensemble du globe.

La scénographie que propose le metteur en scène pour Der Wij, assortie des lumières précises et percutantes de Sergej Kuchar, travaillent également dans le sens d’une ouverture vers l’extérieur, au-delà des murs de ce bunker improvisé. Comme s’il était nécessaire à chacun de s’en extraire tout en étant irrémédiablement rappelé au réel, la dramaturgie se construit entre le vécu brut, brutal même, et la rêverie parfois cauchemardesque qui nous permet de nous en détacher. Ainsi les personnages jouent-ils avec les genres, de la plus frappante des réalités qui éveille nécessairement les douleurs subies au même moment dans un autre pays, au semblant de liberté, pouvoir dont semblent encore être capables l’art et l’imaginaire.

Car face à l’envahisseur, ici personnalisé dans le corps et le visage d’un unique prisonnier Russe à qui on ne sait pas encore quel sort on va réserver, la question se pose de la vengeance sauvage ou de l’intelligence humaine, chacune des options ayant ses propres arguments et défenseurs. Et c’est précisément là, au point de rencontre entre ces différents genres, ces différentes approches, ces différents points de vue, que l’écriture dramatique touche particulièrement juste, évitant à tout moment le piège de la didactique, du procès ou de l’éloge outrancier. Évoluant toujours sur un fil tendu entre plusieurs univers, les interprètes, au demeurant tous parfaitement dévoués à leurs rôles, apportent un relief, un rythme et une finesse de jeu que le propos rend pourtant délicat à atteindre et qui les porte nettement outre le décor qui les écrase.

Au-delà des murs comme au-delà des mots, à l’instar de la nouvelle de Gogol, Le Vij, qui donne son nom à la pièce et dont la fable devient presque anecdotique, légitimant avant tout une quête de sens, comme une issue spirituelle à la tragédie du réel. Pour cela, Serebrennikov convoque aussi Shakespeare et nous rappelle, de la manière la plus universelle possible, que nous sommes bien au théâtre que nous avons, nous, le confort d’assister à ce qui tient de la fiction. Voilà ce que permet le plateau, voilà de quelle manière un épisode de l’histoire peut trouver son écho auprès du monde qui l’entoure.

On peut évidemment remettre en question la pertinence de monter un tel spectacle sur un sujet dont les cendres ne finissent pas de s’amasser. Mais il tient aussi et surtout de la liberté d’un artiste de créer son art le plus sincère, le plus nécessaire aussi. Assister à Der Wij comme on regarde un documentaire serait une erreur, et ce n’est pas anodin si tout, dans cette pièce, nous ramène sans cesse au théâtre et à l’illusion qu’il permet. Toujours est-il que Kirill Serebrennikov signe là une création extrêmement puissante, de celles qui font jaillir les émotions et créent des images fortes, de celles dont il est difficile de se défaire en sortie de salle, le cœur lourd mais battant.

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Par Peter Avondo Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
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Issu du théâtre et du spectacle vivant, Peter Avondo collabore à la création du magazine Snobinart et se spécialise dans la critique de spectacle vivant. Il intègre en mars 2023 le Syndicat Professionnel de la Critique Théâtre Musique Danse. 06 22 65 94 17 / peter.avondo@snobinart.fr
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