De Luiz de Abreu à Calixto Neto, l’héritage de la liberté

Ancien étudiant du master exerce au CCN de Montpellier, Calixto Neto a longtemps été marqué par O Samba do Crioulo Doido, une pièce conçue par le chorégraphe Luiz de Abreu en 2004. Tous deux originaires du Brésil et dans un esprit de filiation artistique, ils recréent en 2020 cette forme, dans une démarche dont l’écho politique et social n’a pas faibli.

Peter Avondo
Peter Avondo  - Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
4 mn de lecture

Lorsqu’il imagine ce spectacle au début des années 2000, Luiz de Abreu s’inspire d’un constat qu’il fait déjà depuis des décennies. Le corps noir, comme le sien, continue d’être considéré comme un objet d’exotisme, de curiosité, de fantasme. Relégué au rang de produit de consommation, il alimente ainsi un racisme très ancré, parfois sous-jacent, qui contribue à une différenciation des populations. C’est l’arrivée de la gauche au pouvoir brésilien qui, par le vent de libération qu’elle souffle sur le pays, motive le chorégraphe à s’exprimer.

Comme sur les étals d’un marché, la viande – entendez par là, le corps du danseur – est exhibé dans sa nudité la plus totale. Pour seul costume, il a chaussé des cuissardes argentées aux talons hauts qui ne sont pas sans évoquer le grand Carnaval, haut lieu de l’exhibition des corps auquel on retrouvera d’ailleurs quelques références au cours de la pièce. Derrière l’interprète, des dizaines de drapeaux brésiliens cousus les uns aux autres forment une immense paroi de tissu à travers laquelle transparaît la lumière.

« La viande la moins chère du marché, c’est la viande noire. »

Sur l’écran ainsi formé apparaît, comme une silhouette, un corps qui commence à se mouvoir doucement sur une bande son qui n’a encore rien de festif. Ce corps est pour l’instant humain, à n’en pas douter, mais il n’a ni couleur, ni sexe. Plus aucun doute, en revanche, quand la lumière se fait sur le plateau, exposant aux yeux du public le corps de Calixto Neto.

Une nouvelle dimension se dévoile. Ce qui laissait place à l’imagination fait désormais office de démonstration. Le danseur fait travailler son corps, partie par partie, dans une dissociation précise qui donne conscience, à l’interprète comme au spectateur, de cet organisme que nous avons tous en commun. Et au-delà du regard que nous portons sur cet artiste à cet instant, c’est notre vision sociale et politique qui est simultanément interrogée.

Si le contexte de la création de cette pièce était associé à une forme de liberté, celui de sa re-création en 2020 est bien différent. Bien que temporaire, le retour en arrière instigué par un gouvernement d’extrême droite a laissé des marques fortes qui légitiment la nécessité d’un combat perpétuel pour la visibilité et l’expression des populations lésées. De fait, le message d’un artiste, d’autant plus lorsqu’il est sujet à la censure comme c’est encore parfois le cas pour ce spectacle, doit être porté haut et poursuivi autant que nécessaire.

Cela pose donc également la question de la transmission. Au cours d’un film projeté à l’issue de la représentation, Calixto Neto revient d’ailleurs sur cette étape primordiale de l’appropriation du travail de Luiz de Abreu. On y suit notamment le chorégraphe qui, ayant perdu la vue quelques années plus tôt, décrypte par le toucher le travail corporel du danseur. Par ses mains, il cherche alors à transmettre ce qu’il ne saurait pas exprimer par la parole.

Le film s’avère particulièrement précieux dans la globalité de la représentation. Il permet d’aller plus loin que la simple reproduction de gestes et de pas. Il plonge le public au plus près de l’intention, en mettant en exergue la volonté propre du chorégraphe : celle d’exprimer par son art la légitimité de toute une population à être considérée dans la société, sans aucune forme de servitude.

CONCEPTION, DIRECTION, CHOREGRAPHIE, SCENOGRAPHIE, COSTUMES, PRODUCTION
LUIZ DE ABREU
INTERPRETE
CALIXTO NETO
COLLABORATION ARTISTIQUE
JACKELINE ELESBAO, PEDRO IVO SANTOS, FABRICIA MARTINS
CREATION LUMIERE
LUIZ DE ABREU, ALESSANDRA DOMINGUES
REGISSEUR GENERAL
EMMANUEL GARY
BANDE SON
LUIZ DE ABREU, TEO PONCIANO

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Par Peter Avondo Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
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Issu du théâtre et du spectacle vivant, Peter Avondo collabore à la création du magazine Snobinart et se spécialise dans la critique de spectacle vivant. Il intègre en mars 2023 le Syndicat Professionnel de la Critique Théâtre Musique Danse. 06 22 65 94 17 / peter.avondo@snobinart.fr
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