Anne Martin déroule le fil de sa solitude

Dans un solo avant tout construit sur le ressenti, Anne Martin présente sa création Umwandlung (Dialogue avec l’Absent) dans le cadre du festival Montpellier Danse. Au sein du studio Bagouet de l’Agora, l’ex-interprète de Pina Bausch offre une traversée discrète et intime, entre intériorité et expressivité.

Peter Avondo
Peter Avondo  - Critique Spectacle vivant / Journaliste culture Montpellier Danse
3 mn de lecture

Les cheveux grisonnants plaqués en arrière, les doigts aussi effilés que son corps dans sa longue robe fluide et noire, Anne Martin pénètre sur le plateau pour y dérouler un long parchemin qui s’étend d’un bout à l’autre de la scène. Les regards curieux cherchent à en saisir les détails, à comprendre le sens des traits qui noircissent ce grand morceau de papier, mais difficile d’y lire une quelconque traduction. Tantôt légers et parsemés, tantôt plus appuyés et resserrés, les dessins de Gilles Nicolas laissent imaginer un paysage indéterminé, d’une époque passée ou à venir, ni dans l’optimisme ni dans la dystopie, comme l’illustration d’un état mental qui n’aurait pas besoin d’autre explication que celle du ressenti.

Forte de ses expériences artistiques et des rencontres faites au cours de sa carrière, Anne Martin impose ainsi un espace de l’intime où, interprète ou chorégraphe, elle vient réinterroger son approche de la danse. Au travers d’une écriture du sensible qui ouvre à la recherche du mouvement et de sa prolongation, elle part ainsi d’un état proche de l’introspection pour arpenter des chemins, parfois abstraits, qui s’éloignent de l’acquis pour aller vers l’inconnu. Derrière elle, la fresque dessinée projetée en toile de fond défile lentement, comme pour provoquer ou enrichir ses gestes, et entame ainsi un dialogue à interlocuteurs multiples, en dépit de la solitude de la danseuse au plateau.

Ce dialogue entre l’artiste et son espace de représentation s’ouvre finalement comme une porte vers d’autres conversations : celle qui s’instaure avec le public, bien sûr, celle qui transforme ce que l’on éprouve en ce que l’on transmet, aussi, mais surtout celle qui fait le lien entre ce que l’interprète a connu, ce dont elle se souvient, ce qu’elle a oublié et ce qu’elle ne sait pas encore.

À plusieurs reprises, l’expression du corps, du visage et de la voix d’Anne Martin nous suggère l’image d’une femme tourmentée, comme saisie entre deux états. Elle apparaît alors dans une fragilité de l’instant, ne sachant plus si elle contribue à un travail de mémoire ou si elle s’adonne à un (ré)apprentissage de la nouveauté. Cette dichotomie entre l’héritage de l’acquis et la curiosité de l’inconnu donne lieu à une pièce d’une apparente simplicité, mais à l’écriture précise qui nous immerge sans difficulté dans la quête intérieure de la chorégraphe, dont la seule présence est déjà magnétique.

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Par Peter Avondo Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
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Issu du théâtre et du spectacle vivant, Peter Avondo collabore à la création du magazine Snobinart et se spécialise dans la critique de spectacle vivant. Il intègre en mars 2023 le Syndicat Professionnel de la Critique Théâtre Musique Danse. 06 22 65 94 17 / peter.avondo@snobinart.fr
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