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Pézenas 4/5 : Entretien avec Francis Perrin

Pézenas 4/5 : Entretien avec Francis Perrin
© Peter Avondo - Snobinart
À la fois comédien et metteur en scène, Francis Perrin fait partie des inconditionnels de Molière. Invité comme parrain lors de l’anniversaire du dramaturge à Pézenas au mois de janvier, il a pu partager sa passion avec les spectateurs venus nombreux. Il nous offre sa vision de cet auteur intemporel, si cher au patrimoine culturel français.

Après 400 ans, est-ce qu’il y a encore quelque chose à dire ou à découvrir à propos de Molière ?

Oui, bien sûr, je crois qu’il y a toujours quelque chose à découvrir. C’est un auteur qui était lui-même comédien, qui a écrit pour des comédiens, et à chaque fois qu’on joue une de ses pièces, c’est une nouvelle création. Les rôles peuvent être joués par dix comédiens différents, ce sera dix fois intéressant. Les personnages sont toujours tellement forts, ce sont des caractères qui ont une telle intensité, qu’ils passent les siècles. D’ailleurs, la preuve, j’ai vu Molière joué en Russie, au Maroc, en Italie, en Angleterre, en Amérique… Il est traduit et joué dans le monde entier depuis plus de trois cents ans, et ça porte toujours. Nous jouons L’École des femmes en ce moment, c’est extraordinaire de voir les gens réagir. Ça prend une force incroyable quand on entend les répliques toucher le public comme le voulait Molière. Parce qu’il écrivait des comédies, mais au départ, L’École des femmes, c’est un drame. Ce vieux qui prend une fille à quatre ans, qui la met dans un couvent, qui la sort à dix-sept ans pour l’épouser, c’est absolument immonde. Et ça fait rire parce que ce type est ridicule, il ne pense qu’à ne pas être cocu et ça fait rire. Il dit « Bien qu’on soit deux moitiés de la société, ces deux moitiés n’ont point d’égalité ». Molière dénonçait déjà, en 1662, la guerre des sexes et ce machisme. Il se moquait déjà de ça, et on voit que ça porte.

Vous côtoyez Molière depuis quarante ans, au jeu comme à la mise en scène…

Oui, j’ai joué dix-sept de ses pièces dans plusieurs rôles, j’en ai mis en scène une quinzaine. On ne s’en lasse pas, on découvre toujours quelque chose de nouveau. J’ai joué Scapin à 30 ans, je l’ai joué à 40 ans, je l’ai joué à 55 ans, dans trois mises en scène différentes. Et on découvre des choses extraordinaires, qui viennent aussi avec la maturité de l’homme. Donc il a écrit pour que ce soit joué par des comédiens très différents. Parce que j’ai vu jouer le rôle par Philippe Torreton, par Daniel Auteuil, ils étaient merveilleux. Moi-même on m’a dit que j’étais pas trop mal (rire)… Et Robert Hirsch aussi, à la Comédie-Française. C’était quatre interprétations complètement différentes, mais qui portaient autant et qui étaient aussi passionnantes à voir.

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© Peter Avondo – Snobinart

Est-ce que le regard du public sur Molière a évolué depuis ce temps ?

Je pense que maintenant, la « difficulté », c’est de faire passer quelquefois un langage qui a des termes un peu archaïques. Il faut que ça soit clair dans l’interprétation et dans la mise en scène. Le rythme est très important. C’est là où on sent que c’est écrit par un comédien. Tous les comédiens vous le diront : quand on a joué Molière, on sait que c’est un comédien qui l’a écrit. La difficulté c’est vraiment le langage, parce que les caractères n’ont pas changé depuis plusieurs siècles. Que ce soit les avares, les misanthropes, les tartuffes, les fourbes… ça s’est bien développé, tout ça (rire).

Y a-t-il un personnage, dans l’univers de Molière, qui vous correspond mieux que les autres ?

Je suis bien sûr Scapin, c’est un rôle qui m’est très cher. Mais j’ai joué Alceste du Misanthrope, et maintenant Arnolphe dans L’École des femmes, c’est extraordinaire. Après Cyrano, c’est le deuxième rôle le plus long du répertoire français. Il y a 850 vers, c’est énorme, mais c’est une densité tellement formidable et d’une grande efficacité. On s’aperçoit que Molière devait être en forme physiquement (rire).

La maladie et la médecine sont des thèmes importants chez Molière… Son œuvre n’a jamais été autant d’actualité, non ?

Vous savez, ça a toujours été de tout temps, avec les médecins. Maintenant, avec les progrès, c’est tout à fait autre chose, mais il y a toujours eu des charlatans et il y en aura toujours. On ne citera pas de nom, mais il y a des figures qui sont toujours actuelles. Mais quand, dans une de ses farces, il écrit « Hippocrate dit qu’une personne ne se porte pas bien quand elle est malade », voilà qui résume bien l’ordonnance (rire).

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© Peter Avondo – Snobinart

Pézenas a pour tradition d’exposer les empreintes des personnalités qui sont passées par la ville. Vous-même l’avez déjà fait, c’est important pour vous ?

Je l’ai fait et j’en suis très fier. Mais je crois que le théâtre est l’école même de l’humilité et de la remise en question. Donc ce n’est pas un problème, mais ça me touche beaucoup, parce que j’ai l’impression d’avoir bien servi Molière aussi et c’est une belle récompense. Le reste, c’est très éphémère. Je serai oublié très vite et c’est très bien. Le principal, c’est de faire bien son travail, de faire partager sa passion et que des gens soient heureux. Ça fait cinquante-cinq ans que je fais ce beau métier et je vais continuer encore quelques petites années.

Avant son succès à la Cour du Roi, Molière a sillonné le Languedoc et notamment Pézenas. D’aucuns diront que son passage en Province a fait naître le personnage de Molière…

Ah oui, il s’est affirmé ici puis il a pu monter à Paris après ses problèmes avec le Prince de Conti. Il est toujours tombé sur des trahisons d’amitiés très dures, comme plus tard avec Racine, avec Lully… des gens qui étaient vraiment des amis intimes et qui l’ont trahi méchamment. D’ailleurs, il a été complètement bouleversé par ces trahisons. Mais effectivement, il s’est affirmé ici. Il n’y a rien de mieux que jouer dans des granges ou dans des châteaux, même en plein air ou sous la pluie… Et tout d’un coup, il s’est forgé un talent et une force qui lui ont permis ensuite de présenter à Paris, et chose extraordinaire, de plaire. D’abord à la Cour, et ensuite au peuple. Ça, c’était exceptionnel, c’est ce qu’il voulait faire, plaire.

Et vous, dans votre carrière, y a-t-il eu quelque chose qui a déterminé la suite ?

J’ai appris beaucoup quand je partais en tournée. Je le faisais toujours parce que c’était très important d’aller vers les gens. Le parisianisme ne m’a jamais attiré. Regardez, je suis en tournée depuis quelques dizaines d’années. Et quand je vois les salles pleines, je vois que le public se dit que je ne triche pas et que ça vaut peut-être le coup de venir voir une représentation. Une bonne raison de faire partager ma passion.

Propos recueillis par Peter Avondo

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