Culture Spectacle vivant

« Les Frères Karamazov » d’après Dostoïevski, le théâtre façon Creuzevault

"Les Frères Karamazov" d'après Dostoïevski, le théâtre façon Creuzevault
© Simon Gosselin
Créée à L'Odéon à Paris, la nouvelle pièce de Sylvain Creuzevault a posé ses valises au Théâtre des 13 Vents de Montpellier. Une création puissante, à la fois par ses propos et sa mise en scène.

Non, je n’ai pas lu Les Frères Karamazov avant de prendre le chemin du théâtre pour découvrir cette nouvelle création. D’ailleurs, en toute honnêteté, je n’ai pas lu un seul roman de Dostoïevski en entier. Sylvain Creuzevault, lui, n’a pas seulement lu le livre. Il l’a interprété, imaginé, transformé et modernisé, pour en faire une farce amèrement contemporaine dans laquelle l’histoire même des Karamazov devient presque accessoire. Voilà du théâtre comme on en voit trop rarement, fait de comédiens habités dans une scénographie complète, sorte de cabaret tourmenté qui vous prend aux tripes et s’empare de vos émotions. Les dernières expériences du même ordre portaient les noms de Langhoff, Auzet ou Py.

Mais revenons à la pièce à proprement parler. D’un roman de plus de mille pages, Sylvain Creuzevault propose une adaptation de plus de trois heures en immersion dans une Russie dont on ne sait pas vraiment à quelle époque elle appartient. D’ailleurs, la Russie actuelle le sait-elle vraiment ? Religion, famille, argent, sexe, amour, vengeance et justice… autant de thèmes qui se côtoient et s’affrontent dans ce spectacle qui semble ne rien vouloir laisser de côté.

Alors, bien sûr, il y a le récit. Celui des quatre fils Karamazov dont les relations s’étiolent et se renforcent, s’effritent et se reconstruisent dans une fresque puissante au point de convergence entre les différentes temporalités. Par une scénographie habile, chacun des frères, même mis à l’écart de la famille ou de la société, a l’occasion de se mettre en avant à sa manière et de faire face à ses démons. Comme une rencontre privilégiée avec le public, régulièrement pris à parti comme témoin de ce qui se joue.

Mais nous le disions : l’essence des Frères Karamazov de Creuzevault ne se trouve pas véritablement dans l’histoire. Le metteur en scène, qui s’appuie sur une vision étonnante avancée par Jean Genet, tourne le grand roman russe en une farce d’une contemporanéité perturbante. Par des décors imposants et des effets scéniques qui s’étirent jusque dans la salle, par un travail de précision et d’inventivité sur les lumières, par la présence des deux musiciens qui jouent en direct pour et avec les comédiens, par l’habile recherche du spectaculaire, de la sensation et de l’émotion, cette pièce devient un juste et sombre miroir de notre société.

Car bien que d’une autre époque, les personnages de l’intrigue semblent parfaitement coller à notre siècle. De par leurs costumes, dont la conception relève là encore du travail de maître, aussi bien que par leurs paroles, volontairement mises au goût du jour, et leurs maux. Ce que nous n’avons pas encore dit, c’est que l’on rit beaucoup dans Les Frères Karamazov. Parfois jaune, parfois noir, parfois aux dépens des uns ou des autres, mais on rit. Ne serait-ce que le temps d’oublier vaguement la profondeur des propos d’avant ou à venir.

Sylvain Creuzevault, qui offre là une (peut-être) fin à son cycle sur Dostoïevski, marque encore une fois les esprits, par une mise en scène qui fait écho au théâtre brechtien, aussi tendre que violent, aussi jouissif qu’effrayant. La pièce est à découvrir jusqu’à ce soir au Théâtre des 13 Vents. La même troupe s’y produira également du 25 au 27 janvier avec Le Grand Inquisiteur, une parenthèse politique au sein des Frères Karamazov.

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