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Jacques Weber : “La certitude, c’est le début de la sottise”

Jacques Weber dans la pinède du Domaine d'O à Montpellier
© Peter Avondo - Snobinart
Jacques Weber fait partie de ces comédiens que l’on ne présente plus. Sur les planches depuis plus de cinquante ans, et après un Molière d’honneur reçu cette année, il s’attaque aux côtés de Georges Lavaudant à l’un des rôles les plus lourds de Shakespeare, Le Roi Lear. De passage au Domaine d’O, à Montpellier, dans le cadre de cette tournée, il nous a accordé cet entretien dans lequel il revient sur son approche du théâtre et sur sa place dans un monde en constante transformation...

Le Roi Lear est un texte qui, comme son auteur, figure parmi les grands classiques du théâtre. Qu’est-ce qui fait un grand classique, pour vous ?

Tout simplement son intemporalité, et le questionnement qu’il pose au travers des siècles. Mais toujours en partant d’une observation presque scientifique de sa propre époque. C’est le cas de Molière, de Tchekhov, de Shakespeare… Shakespeare dépasse tous les autres dramaturges, parce qu’il est réellement de l’ordre de la cosmologie. C’est quasiment l’univers qui est en jeu et en questionnement. C’est l’individu qui est confronté à l’univers dans sa plus large et vaste expression.

Shakespeare, que vous avez pourtant peu joué dans votre carrière. Aujourd’hui, vous acceptez le rôle du Roi Lear, l’un des plus lourds de son œuvre. Pourquoi ? Et pourquoi maintenant ?

Parce que je crois que maintenant je peux risquer de tenter d’essayer de le jouer bien (rire), tout du moins convenablement. Je crois qu’il faut une certaine expérience, un certain métier, être exempt de toute forme de vanité. Il faut une éthique de son métier très ancrée, très profonde, pour oser aborder ce genre de rôle. Je ne me serais jamais permis d’attaquer un rôle comme ça sans me sentir prêt. Ça ne veut pas dire que je m’y sens merveilleux et génial, ça ne m’appartient pas de le dire, mais en tout cas je me sens bien dans cette rencontre qui est absolument gigantesque. Comme on le disait avec Georges Lavaudant, c’est vraiment se sentir devant l’Everest en espadrilles.


Qu’est-ce qu’il nous raconte, ce Roi Lear, à nous, spectateurs de 2022 ?

Le Roi Lear, cette espèce de patriarche au pied d’argile… On voit que ce géant est finalement d’une fragilité déconcertante. Mais le coup de génie absolu, c’est que c’est la folie qui amène au plus de conscience et de lucidité. C’est considérable. Ce mec, au début, n’est conscient de rien. Il nous renvoie à ce que sont les grands patriarches qui sont les chefs d’état, de nos jours. D’un seul coup on s’attaque aux fondements mêmes de notre société, de notre monde. Et on se rend vite compte que tout ça est extraordinairement fragile. Ce sont des gens qui font mal au monde, parce qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils sont totalement sur leur socle, sur leur piédestal, absolument aveuglés, ou pire, cyniques. Ils ne se rendent pas compte de la réalité de ce monde. À l’heure actuelle, c’est très simple, il ne faut pas dire qu’on est près de la fin du monde, elle existe déjà. On crève de faim, on crève de soif, on ne peut pas nourrir ses enfants, on est sous les bombes… Shakespeare ne complique rien, il accepte la complexité du monde. C’est même une sottise de vouloir trop le simplifier. Il faut toujours poser les questions, c’est comme ça que la pensée reste mobile et vivante. La certitude, l’immobilité, c’est le début de la sottise.

Jacques Weber dans Le Roi Lear de Lavaudant
© Betrand Delous

Vous avez été récompensé cette année d’un Molière d’honneur. Quelle importance cela a pour vous ?

Oui, je n’ai pas trop compris (rire). Je le dis du fond du cœur. Lorsqu’Alex Vizorek me dit un jour dans un restaurant « Tiens, je te signale que tu vas avoir un Molière d’honneur », je dis « Oui, c’est ça, on fera un sketch ensemble », mais je n’y crois pas une seconde. Qu’est-ce que ça veut dire, un Molière d’honneur ? Ce qui est très rigolo dans cette histoire, c’est que j’ai été Président des Molières pendant deux ans, et ensuite j’ai eu le Molière d’honneur. Entre les deux, je n’ai jamais été nominé. Mais très honnêtement, dire que ça ne fait pas plaisir, c’est faux. Ça honore cinquante ans de métier, j’aurais bien aimé que mes parents soient encore vivants pour voir ça. Mais c’est ni plus ni moins que ça. C’est important, ça fait plaisir, mais je connais tellement d’acteurs sublimes qui ont des carrières longues, un peu secrètes parfois, et les gens ne les connaissent pas… On pourrait filer des Molières d’honneur à tour de bras ! Bien sûr, j’étais ému parce que j’ai pensé bêtement à mes parents, à mon frère que j’adorais par-dessus tout et qui est mort six mois avant… Et surtout, j’ai pensé à la destruction de mon théâtre à Nice, ça m’a rendu fou. C’est comme si là (au Domaine d’O, ndlr), ce lieu qui a été construit il y a très peu de temps et qui est magnifique, quelqu’un décidait de le démolir. Imaginez l’état dans lequel vous êtes…

Est-ce qu’il y a des rôles, des textes, des auteurs, sur lesquels votre regard a changé au cours de votre carrière ?

D’abord je me rends compte de mon ignorance, à quel point j’étais loin de Shakespeare. Et même en croyant le connaître, comme beaucoup de gens qui font mon métier, quand on regarde ça de plus près, on se rend compte qu’on ne le connaît pas du tout, tant son œuvre est vaste. Je crois que j’ai énormément approfondi mon rapport avec Molière, en me rendant compte qu’il tenait plus du désordre nécessaire que de l’ordre nécessaire. Presque en opposition à Shakespeare, d’ailleurs. Shakespeare est un témoin du désordre de l’univers et d’une société, mais à la fin il essaie toujours de dire qu’il vaut mieux un peu d’ordre, quand même. Chez Molière c’est le contraire. Il y a un gars que j’ai vraiment découvert en jouant des petites pièces de lui, c’est Tchekhov, que je ne connaissais pas bien du tout. On parle toujours des quatre grands : Shakespeare, Molière, Tchekhov et sans aucun doute Brecht. J’ai eu la chance de jouer La Vie de Galilée de Brecht. Et par exemple, maintenant que j’ai 73 ans, j’ai envie de rejouer Galilée… Je trouve que je suis passé un peu à côté quand je l’ai joué. C’est de cette façon que je peux répondre à votre question. C’est comme ça, c’est toujours en jouant que l’on découvre les auteurs. Il y en a un, en revanche, qui me reste absolument étranger, et tout le monde me dit que je pourrais en être l’interprète, c’est Claudel. Claudel m’échappe complètement, je trouve que ça ne sonne pas juste. Mais les claudéliens hurleraient, ils seraient fous de rage de m’entendre dire ça (rire).

Le comédien Jacques Weber devant le Bistrot d'O au Domaine d'O à Montpellier
© Peter Avondo – Snobinart

Vous êtes un enfant du théâtre du populaire. Avec les périodes que nous vivons, est-ce que le théâtre a encore les moyens d’être populaire ?

Je vais dire une chose affreuse… Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Vilar, c’est que ça ne l’a jamais été, populaire. C’est un leurre. Quand on regarde la représentation des classes sociales dans les théâtres, qu’ils soient publics ou privés, que ce soit la Comédie- Française ou le TNP, on retrouve à peu près les même pourcentages qui appartiennent toujours aux mêmes classes sociales. Vilar le disait très bien : « non, je n’ai pas réussi à faire un vrai théâtre populaire, j’ai fait un théâtre grand public, avec un public plus large, plus vaste… ». Et en effet les gens allaient à leur fête du samedi soir, dansaient avec Gérard Philipe, mais il n’a pas conquis le monde ouvrier, par exemple. Et là, quelle est la réflexion qu’on peut se faire ? C’est tout simplement que ni Mozart ni Beethoven n’ont jamais été populaires, et pourtant ils sont d’une nécessité patente dans notre société. C’est encore un autre thème du Roi Lear. Si vous ôtez le superflu d’un monde, vous ne retrouvez plus que des animaux. Alors est-ce que nous sommes superflus ? Peut-être un peu. Un superflu qui a la chance de pouvoir encore communiquer à une certaine partie de la société. Ça ne veut pas dire qu’il faut baisser les bras. Comme disait Vilar, « ce n’est pas le théâtre qui fera la révolution, c’est la révolution qui fera le théâtre ». Ça a toujours été ça, le paramètre. Notre obligation, c’est que notre théâtre continue d’interroger, soit par la représentation, soit par toutes les activités annexes à un théâtre dit public.

On vous a vu au théâtre, au cinéma, à la télévision, en librairie… Où est-ce qu’on ne vous verra jamais ?

C’est une bonne question… Je pense qu’on ne me verra jamais, hélas, jouer d’un instrument de musique, ce qui me rend malade. J’aurais adoré que mes mains me le permettent… Je ne pense pas avoir un problème, mais je ne sais pas faire. J’aurais adoré être chef d’orchestre, j’aurais adoré peindre. On ne me verra jamais peindre. Je suis le peintre le plus nullissime qui soit, je ne suis même pas peintre. Je suis très peu doué de mes mains. Mes mains deviennent adroites, très bizarrement, lorsque je joue un personnage, sinon c’est l’horreur. Oui j’aurais adoré peindre, c’est un moyen d’expression qui me plaît. Mais je cultive l’écriture, j’essaie petit à petit de me dire « Tiens c’est pas mal, ça commence à venir ». J’ai d’ailleurs un livre qui va sortir en début d’année.

Recueilli par Peter Avondo


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