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Entretien croisé avec Nicolas Maury et Robert Cantarella

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© Peter Avondo - Snobinart
Nicolas Maury et Robert Cantarella étaient de passage au Printemps des Comédiens à Montpellier pour partager un texte bouleversant de Yann Andrea, Je voudrais parler de Duras. La rencontre, la passion, le couple... Les deux comédiens se sont confiés à travers ce récit d’une puissante sensibilité.

Vous travaillez ensemble depuis plusieurs années, est-ce que ça a été une rencontre artistique évidente dès le début ?

NM : Pour moi c’était une rencontre artistique avant même de le rencontrer, parce que j’avais vu ses spectacles, lui ne me connaissait pas. J’avais vu un de ses spectacles le jour avant de passer une audition avec Robert. Je suis rentré tout de suite dans cette troupe de jeunes acteurs qu’il avait créée. J’ai passé cette audition parce que je voulais travailler avec Robert, et il m’a choisi.

RC : Avant, je ne faisais jamais d’audition. À l’époque, je venais d’être nommé directeur à Dijon et on s’était dit qu’il fallait rencontrer des acteurs. À cette audition, les choses se sont faites de façon immédiate. C’était vraiment une rencontre artistique parce que Nicolas est arrivé, il a lu un texte… C’est compliqué une audition, il n’y a aucun autre paramètre que l’acteur tout seul, c’est très cru, c’est très dur… Vous pouvez vous imaginer disant un texte avec une présence ? La rencontre entre la façon dont il a traité le texte et sa présence a fait que nous lui avons proposé tout de suite cet engagement. Nous voulions vraiment des acteurs qui avaient cet amour et cette jouissance du texte. C’est une rencontre artistique qui est devenue humaine.

Certains comédiens me disaient qu’ils voyaient des différences entre jouer à Paris et faire découvrir le spectacle en Province. Qu’en pensez-vous ?

NM : Quand on joue, on joue. On n’appelle pas une région en soi, c’est beaucoup plus illimité. Moi je ne suis pas Parisien, je suis du Limousin, et grâce à la décentralisation, on peut voir de plus en plus de spectacles parisiens partout. Mais c’est vrai qu’il y a une différence concrète par rapport aux lieux. Pour le Printemps des Comédiens, nous avons joué en plein air, la configuration des spectateurs était différente… Je n’ai jamais joué comme ça. Mais le plus important, c’est de ne pas mentir sur la nouveauté de chaque représentation. C’est une chose qu’on peut oublier, mais avec Robert on ne ment pas sur la situation exacte de là où l’on est.

RC : Quand on prépare un spectacle, l’endroit où on le crée est important. Ça va du climat à la configuration de théâtre qui nous accueille… au milieu, finalement. Ce milieu influence la fréquence du travail. Une fois qu’on est sur scène et qu’on le joue, il n’y a pas de différence. C’est très pragmatique, c’est un art qui est fait d’énormément d’artisanat, c’est très complexe, il y a beaucoup de paramètres. Il y a le paramètre du lieu, on n’a pas prévu la forme tant que nous ne sommes pas là. À Montpellier, on ne savait même pas si on allait jouer parce qu’il y avait une possibilité de pluie. Une fois qu’on a su qu’on allait jouer, nous sommes arrivés, on a disposé… Si on jouait à Paris ou à Amiens ou à Clermont-Ferrand… tout dépendrait du lieu et de sa sensualité.

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© Peter Avondo – Snobinart

Vous venez de lire Je voudrais parler de Duras de Yann Andrea. Ce sont deux écrivains qui vous inspirent ?

RC : Avant je ne lisais pas de livre, j’étais très loin de la littérature, et la rencontre avec Duras a vraiment été un hasard de lecture. En lisant L’Après-midi de Monsieur Andesmas, ça a été une telle évidence… comme si je ne connaissais rien autour. J’ai pu, grâce à Duras, de façon obsessionnelle et maladive, pouvoir m’extraire et me dire qu’il y a quand même quelqu’un qui parle de moi, ou qui me parle de loin à moi. Cette correspondance-là a été tellement évidente qu’après on s’alimente d’autres, on s’alimente de la vie. Quand on découvre ce texte, on se dit que c’est précisément la description de ce que devrait être une passion. Comment on se laisse absorber, dévorer, au point de devenir chose pour l’autre. C’est la question de la possession. Se laisser posséder par l’amour de loin, l’amour de près, qu’est-ce qu’on fait d’un corps quels que soient ses appétits intérieurs… Une rencontre fait que ça devient ‘la’ rencontre et il est tout de suite question de mort. C’est tellement crucial, c’est tellement essentiel qu’on sait très bien qu’on a affaire à un destin. Et sur un mode de conversation apparemment léger, ça devient une tentative de description de l’endroit du feu. Le langage du quotidien pour dire le feu, on s’est vraiment dit que c’était un texte qui devait être entendu aujourd’hui. On est dans le corps du langage et dans le corps du désir.

NM : Je suis assez proche de Yann Andrea finalement, quand il parle de Duras. Parce qu’elle a un côté sorcière, elle rentre dans la tête. Duras, il faut s’y soumettre et je m’y suis soumis. Je pense que je l’ai lue trop tôt et ça a créé des rengaines, des dispositions, un certain tragique aussi. Ça m’inspire, c’est un envahissement, Duras, pour moi. C’est aussi un tutoiement qu’elle a eu avec des acteurs superbes comme Michael Lonsdale, Delphine Seyrig, Madeleine Renaud. Ce sont des lumières pour moi. Duras c’est un pays, on y va ou on n’y va pas, mais quand on y va, on l’aime. Yann Andrea dit « on prend tout ou on ne prend rien », et c’est exactement ça mon rapport à Duras.

C’est aussi un texte qui parle du couple. C’est quoi votre vision du couple ?

NM : C’est évolutif… C’est… (Silence) C’est une qualité de regard. Est-ce que c’est une demande d’asservissement ou est-ce que c’est… (Silence) Est-ce qu’on est victime d’un couple ou est-ce qu’on est horizontal ? Moi, quand je suis dans un couple, je suis dedans. Bizarrement dans ma vie je suis souvent dehors, mais dans un couple je suis vraiment dedans. Je n’ai pas le regard de loin sur le tableau, je suis dans le tableau.

RC : Mon père était carrossier et mécanicien de voiture, et j’aime bien aller voir dans le vocabulaire mécanique. Or un couple dans une voiture c’est ce qui lui donne sa puissance. J’ai toujours la sensation que, lorsqu’on est en couple, on a une augmentation de sa puissance en s’abandonnant totalement dans l’autre. On sait qu’une personne est en alignement, qu’on peut se penser, qu’on peut se rejoindre. C’est presque comme un membre supplémentaire que l’on a. On peut toucher des choses qui nous font mal, ou atteindre des choses qu’on ne pouvait pas atteindre.

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© Peter Avondo – Snobinart

Nicolas Maury, dans votre film Garçon Chiffon il est aussi question du couple. C’est également la première fois que vous passiez derrière la caméra. C’est une expérience que vous avez aimée ? Cela vous a donné envie de continuer ?

NM : J’ai envie de continuer, oui. Ça m’a fait quelque chose de particulier car le film est sorti puis est re-rentré en moi, donc c’est un enfantement assez charcutier. Il a pu rencontrer les gens, puis les cinémas ont fermé, puis il est enfin ressorti. Ça m’a apporté le fait de cadrer le monde et d’essayer d’écrire ma propre musique. J’ai essayé de me débarrasser de toutes mes références. C’est pas facile parce que je vois et lis beaucoup les autres. J’ai vraiment essayé de cadrer le monde de façon humble. Comme si j’avais eu l’audace d’être seul face à mes images, mes décisions, mes cadres et surtout face à ce qui est devant moi. C’était très fort pour moi. Il y avait le danger que ça ne soit pas intéressant, mais il faut enlever ce mauvais génie de son esprit. Je crois que ça m’a retiré beaucoup de jugement que j’avais.

Propos recueillis par Thibault Loucheux

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