Kate Wyrembelska : « Mon œuvre reflète ma personnalité : pleine de paradoxes, à plusieurs facettes »

Kate Wyrembelska est une artiste installée près de Montpellier, diplômée de trois écoles de beaux-arts (Poznan, Varsovie, Montpellier), chercheur en Arts audiovisuels et cinématographiques à l'Université Paul Valery de Montpellier et co-fondatrice de MECEN. Ses œuvres ont été exposées en France et à l’étranger : Pologne, Irlande, Espagne, Iles Canaries, Pays-Bas. Elle a réalisé des projets artistiques dans de nombreuses villes d’Europe comme Barcelone, Dublin, Londres, Paris, Varsovie ou encore Strasbourg. Depuis notre rencontre lors de son exposition Swimmers à l’espace St Ravy en 2020, nous avons suivi son travail qui se développe autour du corps et de l'expérimentation.

Thibault Loucheux-Legendre
Thibault Loucheux-Legendre  - Rédacteur en chef / Critique d'art
16 mn de lecture

Votre travail se développe principalement autour de la peinture depuis quelques années et vous l’avez exploré à travers plusieurs thèmes. Le corps s’avère détenir une place toute particulière dans votre travail ?

L’être humain a toujours été pour moi une source d’inspiration… un individu qui vit au sein de la société, sa conscience et son inconscience. D’ailleurs, mon premier diplôme à l’école des beaux-arts de Poznan a été construit autour du thème de l’alter ego. A cette occasion, j’ai créé une série de peintures et de dessins figuratifs traitant le sujet de la conscience et de l’identité personnelle d’un individu appartenant à un groupe. Dans mes premières réalisations photographiques et audiovisuelles comme : MimicryVoices of silenceMechanization ou encore Swimmers, j’ai travaillé avec plusieurs modèles. Le thème principal de ces projets fut l’influence des médias contemporains à la vie d’un individu et à son image idéalisée dans la société de consommation. Au fil du temps, dans mes créations picturales, le corps humain s’est dématérialisé, mes créations sont devenues abstraites, évoquant la spiritualité, l’âme et la conscience humaine. Je suis de nouveau en train de travailler la représentation du corps de façon plus figurative. Je travaille avec du tissu qui, par sa finesse, laisse transparaitre des formes. 

Certaines de vos œuvres semblent à la fois s’opposer et/ou se compléter d’un point de vue formel, comme les couleurs (chaudes/froides, le doré/argenté, le noir/blanc…) ou les lignes (courbes/lignes droites…), qu’est-ce que ces confrontations révèlent de votre travail ?

Mon expérience personnelle liée à la fragilité et l’éphémérité de la vie m’a rendu sensible aux relations entre humains qui n’ont pas toujours été évidentes pour moi. De nature très enfermée, j’ai toujours eu besoin de l’acception de la part de l’autre. Nous ne construisons que par le regard d’autrui, n’est-ce pas ? J’ai vite compris que dans la vie il faut suivre son propre chemin et ne pas regarder les autres. Mon œuvre reflète ma personnalité : pleine de paradoxes, à plusieurs facettes. D’un côté, j’ai besoin d’un autre afin d’explorer ma créativité : d’être entourée, d’échanger, de voyager, de vivre des sensations fortes… de l’autre, je n’aime pas les grandes foules, ni l’idée d’appartenir à un groupe : je suis très solitaire, je recherche du calme afin de contempler mon espace intérieur. Paradoxalement, c’est uniquement ce mélange contrasté de deux, du chaos et du calme, qui révèle ma créativité. Ce dualisme est visible dans mon œuvre. La réflexion autour de la dualité du corps et de l’âme m’intéresse depuis toujours. C’est particulièrement mon expérience de mort imminente qui provoqua cette recherche. Elle fait écho dans plusieurs œuvres de mon parcours, notamment l’installation vidéo Le Fantôme que j’ai présentée lors de mon diplôme à l’Esba-MoCo, exposée ensuite au sein de l’hôtel Baudon de Mauny en 2018. D’ailleurs, dans ce projet j’ai exploré déjà le sujet du corps caché, du voile et du drapé. Quant à la peinture, j’ai créé récemment deux séries opposées qui se complètent, présentées lors de ma dernière exposition individuelle : Cosmic Whole (initialement Inside Body) et Mystic. L’art abstrait est composé d’une infinité de couleurs et de formes. En opposition à l’art figuratif, il ne s’adresse pas directement à l’intellect, mais à l’âme. Son langage irrationnel et son caractère transcendent doivent être sentis afin de « rendre visible l’invisible », comme affirme le philosophe Georges Didi-Huberman. La première série Cosmich Whole a été inspirée de la biologie humaine : des molécules et des micro-organismes constituant notre corps. Certains d’entre eux sont pathogènes et provoquent des maladies et constituent un fléau pour l’humanité : les pandémies. Cette série a été une réponse au Covid-19. Les tableaux représentent souvent des cellules de manière abstraite et colorée, en arrivant à évoquer un univers presque cosmique. L’autre collection intitulée Mystic questionne sur l’existence de l’âme humaine. Les Mystiques cherchent des réponses aux questions existentielles qui sont souvent symbolisées par des formes de cercles superposées. Le trait caractéristique de cette série est l’effet métallique : la présence d’un relief, l’utilisation de couleurs vieil or, argent ou noir. L’utilisation de l’or est courante dans l’histoire de l’art, notamment dans les mosaïques byzantines ou dans la peinture du Moyen Âge au début de la Renaissance. La technique du Fondo oro visait à faire allusion à la sphère divine, céleste. C’est de cette manière que Les Mystiques expriment tout ce qui est inaccessible, sacré et invisible.


Actuellement, vous développez une nouvelle technique mêlant peinture et sculpture dont la forme s’inspire de l’esthétique antique. Certains de ces tableaux très clairs cachent un fond plus sombre… Pouvez-vous nous en parler ?

Ma nouvelle série de peintures intitulée Vague fait écho à l’art antique tout en étant un hommage à l’esprit humain, créateur et libre. Elle fait aussi référence à l’univers aquatique, de façon métaphorique : le mouvement des vagues qui viennent et repartent peut-être comparé à la vie humaine et sa nature éphémère, le cycle de la vie. « La contradiction est le moteur du réel » comme disait Hegel. Les tonalités beiges sont omniprésentes dans cette série, la palette devient claire et monochrome. La polychromie antique incarne désormais la perfection de l’art. Mes tableaux s’approchent à la sculpture, le relief gagne de l’importance, sa profondeur hypnotise. La lumière rencontre l’ombre. Le drapé est un sujet récurrent dans l’art depuis l’Antiquité. A cette époque-là ou à la Renaissance, il servait plutôt de décor. Pour moi il gagne de l’importance, il devient un thème principal. Le drapé peut cacher, emballer, voiler. Le corps est à la fois présent et absent, invisible et silencieux. Le fond noir symbolise cet espace secret. Le voile tissé masque et fait sens en même temps. Il suggère et révèle l’imagination. 

Hormis la peinture, quels autres médiums explorez-vous ou avez-vous envie d’explorer ?

L’expérimentation et la performativité sont très importantes dans mon travail artistique. Mes longues études dans trois écoles de beaux-arts différentes m’ont permis à acquérir plusieurs compétences et à apprendre de nombreuses techniques que je continue à explorer. Après avoir réalisé plusieurs installations vidéo et projets photographiques, je me suis tournée de nouveau vers des formes traditionnelles. Actuellement, je travaille avec de la peinture, du textile et de la céramique. La série Vague est très probablement le premier pas vers la sculpture ou l’installation. Le désir de sortir dans l’espace y est très visible. Ma propre technique expérimentale où je sculpte le textile sur la surface de la toile, me fascine énormément. C’est une technique très minutieuse, nécessitant beaucoup de concentration et de longues heures de travail. Dans mes futurs projets j’envisage de développer le sujet du corps caché et du drapé. Pour cela, je vais peut-être expérimenter aussi avec de la peinture à l’encaustique, une technique traditionnelle de la cire fondue, provenant de la Grèce antique. C’est une méthode très exigeante que j’ai explorée pendant mes études à l’École des beaux-arts de Poznan. Je suis également inscrite à l’atelier de céramique où je développe mes compétences dans ce domaine. J’ai envie d’aller encore plus loin, de créer des œuvres plus immersives et des formes hybrides, mélangeant la peinture, le textile et la sculpture, pourquoi pas aussi l’installation vidéo…

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Certains artistes ont-ils joué un rôle important dans vos créations ?

Ma pensée artistique se nourrit de la philosophie et est construite sur les théories de plusieurs grands penseurs comme Jung, Lacan, Sartre, Bergson, Huberman, Hegel ou encore des sociologues comme Simmel, Benjamin, Assmann. C’est le rapport entre l’individu et son environnement qui m’intéresse. Quel est le rôle de l’Autre dans la création de notre identité individuelle ? Quel est notre zone de liberté personnelle ? L’imagination a sans doute une fonction majeure dans cette polémique. L’art est un outil puissant permettant à sculpter l’esprit, mais en même temps lui-même fut le fruit de l’activité humaine. La dimension spirituelle est au cœur de ma recherche. Ainsi, il y a plusieurs artistes qui jouent un rôle important pour moi… Vanessa Beecroft avec ses sculptures vivantes m’inspira pour plusieurs projets photographiques. Bill Viola et ses installations vidéo traitant le sujet de la vie et de la mort ont influencé mes réalisations audiovisuelles. Yves Klein ou Jackson Pollock me fascinent par l’aspect performatif de leurs peintures et la relation directe entre le corps et la surface de la toile, qui sont visibles dans ma série Asylum. Kirsty Kun et ses créations à base de fibre de la laine ont inspiré ma dernière série Vague où j’utilise du textile. Mes voyages aussi sont d’autres sources d’inspiration. Depuis toujours j’ai beaucoup voyagé : l’Europe, l’Asie, l’Amérique centrale, l’Afrique… L’ethnologie et des sociétés « exotiques » avec leur culture et leurs croyances sont pour moi le levain qui avivent mes idées. Cette année, je me suis rendue au Guatemala pour découvrir la civilisation Maya qui croyait en la répétition des cycles de création et de destruction. J’ai fait aussi un voyage en Turquie en Asie pour visiter des anciens sites antiques comme Pergame et Éphèse. J’ai visité Istanbul, puis Rome. Ce sont surtout ces dernières destinations qui incitèrent la série drapée Vague.

Vous avez également lancé l’aventure Mécen ?

Mécen a été créé pendant la deuxième vague de la pandémie du Covid-19, au moment de la fermeture précoce de mon exposition individuelle Swimmers à l’espace st Ravy en 2020. En fait, j’ai consacré beaucoup de temps et d’efforts à la préparation de cette exposition, malheureusement, à cause de la situation sanitaire, elle n’a pas duré longtemps. Principalement, le but de Mécen fut de soutenir les artistes contemporains dans cette période difficile. Pour cela, une plateforme de vente en ligne a été créée (ndlr : mecen.fr). Au cours du temps, le concept s’est développé, nous avons pu réaliser des expositions physiques. Durant ces deux dernières années, j’ai consacré énormément de temps à ce projet et à d’autres artistes contemporains. Nous avons exposé et vendu plusieurs œuvres d’art et attiré de nombreux spectateurs. Il faut noter que l’organisation des expositions collectives, la gestion d’un site web si complexe, la promotion des artistes sont des tâches très prenantes. Ce fut une bonne expérience, très riche, remplie de belles rencontres. En même temps, j’ai eu l’impression de perdre une partie de moi-même puisque j’avais du mal à trouver le temps pour ma propre création. Entre mon travail de recherche en Doctorat en Arts Audiovisuels et cinématographiques à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 et le projet Mécen, je suis devenue très vite très occupée. C’est pour ça que nous avons décidé de suspendre l’activité de la galerie d’art en ligne. Une fois la pandémie terminée, le monde virtuel est devenu pour nous moins important. Mécen va bien sûr continuer son activité, mais de manière un peu différente. Nous avons plusieurs idées pour nos futurs événements. Nous voudrions créer plus de projets immersifs concernant l’art vidéo et le spectacle vivant : la performance et la danse…

Vous avez récemment exposé vos œuvres à Roche Bobois Montpellier, comment s’est passée cette exposition ?

J’ai eu de la chance de commencer une nouvelle collaboration avec le showroom de Roche Bobois Paris à Montpellier – Lattes. Ma dernière exposition individuelle a eu lieu entre novembre et décembre 2022, en collaboration avec Christel Blondin (Allianz), Benoît Capdeville (Roche Bobois) et Le Géant des beaux-arts de Castelnau-le-Lez, le magasin des beaux-arts qui soutient mes manifestations artistiques. Roche Bobois Paris est aujourd’hui le leader mondial de l’ameublement haut de gamme. La marque est connue par sa créativité, ses collaborations avec des designers, des artistes connus dans le monde entier. Pendant cette exposition j’ai présenté plus de vingt toiles dont la nouvelle série Vague en avant-première, ainsi que les séries Asylum, Cosmich Whole et Mystic. Responsable du magasin, décorateur d’intérieur, Benoît Capdeville a effectué un travail remarquable de la mise en scène de mes tableaux. Cette année, j’ai exposé également à l’agence Argence & Argence, à La Coquille et à l’hôtel Baudon de Mauny à Montpellier. 

Quels sont vos projets ? 

J’ai reçu quelques propositions, notamment pour des expositions dans la région, à Cap d’Agde et à Sète. Il y a aussi un projet d’exposition à Paris. Il y aura sûrement un autre événement dans le cadre de Mécen, visant plus l’univers du spectacle cette fois-ci. J’aimerais développer ma série Vague. Actuellement, je suis en train d’explorer le sujet du corps que l’on ne peut voir directement, de manière un peu plus figurative qu’avant. En sculptant du textile sur la toile, par le jeu des voiles, le corps nu devient plus mystérieux, voire : érotique. J’envisage aussi continuer mon travail autour de la sculpture en céramique afin de créer un projet hybride et complet. Pour l’instant, il faut que je me concentre sur mon travail de recherche en Arts Audiovisuels et cinématographiques à l’École doctorale de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 puisque la date de soutenance approche et aura lieu en 2023… Après cela, je pourrais me consacrer entièrement à la création.

Partager cet article
Avatar photo
Par Thibault Loucheux-Legendre Rédacteur en chef / Critique d'art
Suivre :
Après avoir étudié l'histoire et le cinéma, Thibault Loucheux-Legendre a travaillé au sein de différentes rédactions avant de lancer Snobinart et de se spécialiser dans la critique d'art contemporain. Il est également l'auteur de plusieurs romans. 06 71 06 16 43 / thibault.loucheux@snobinart.fr
Laisser un commentaire

Abonnez-vous au magazine Snobinart !