Culture Spectacle vivant

Sébastien Bournac fait du f*cking théâtre avec « J’accuse »

Sébastien Bournac fait du f*cking théâtre avec "J'accuse"
© François Passerini
À peine sortie de création, la version française de J'accuse de l'autrice québécoise Annick Lefebvre prend vie jusqu'à ce soir au Théâtre Jean Vilar de Montpellier. Sous la direction de Sébastien Bournac, les cinq comédiennes au plateau portent un texte puissant et criant de quotidienneté.

Au commencement était le verbe. Non, on ne vous parle pas du plus grand best-seller de tous les temps, mais bien de la dernière création de la compagnie toulousaine Tabula Rasa, qui présente jusqu’à ce soir à Montpellier un J’accuse des temps modernes qui renoue avec l’essence du texte au théâtre. Initialement écrite au Québec, puis adaptée pour la France par son autrice Annick Lefebvre, cette pièce nous sort incontestablement de notre confort de spectateur pour partager, le temps d’une représentation, les douleurs, les peines, les joies aussi et les ambitions des cinq femmes qui prennent tour à tour la parole.

Le plateau est presque nu. Seulement quelques éléments techniques, quelques rails de projecteurs, des portants et des câbles jonchent la scène sans logique apparente. Comme laissés là par hasard à la fin d’une répétition écourtée, comme un message adressé au public qui dirait « Voilà, il y a le théâtre des apparences et celui qui se vit. C’est celui-ci qui va se jouer ce soir ».

L’écriture de Lefebvre est suffisamment précise et juste, puissante dans sa banalité, pour s’affranchir des fards et des grands décors. J’accuse se défait même des dialogues. Chacune des cinq comédiennes vient se confier aux spectateurs dans un long monologue avant de laisser place à la suivante. C’est osé, on a presque affaire à cinq pièces mises bout-à-bout si ce n’était le lien qui les unit malgré elles. C’est osé, mais ça fonctionne. À tel point que je me suis parfois laissé surprendre à retrouver un esprit Lagarce dans ces paroles. Pas dans la structure des textes à proprement parler, mais dans l’importance donnée à chaque terme, dans cette capacité à transformer des mots du quotidien en performance de théâtre.

Mais d’ailleurs, pourquoi ces cinq femmes ont-elles besoin, là, de se retrouver sur une scène pour parler de leurs vies ? Qu’ont-elles à nous dire ? Beaucoup et peu, en vérité. Beaucoup parce que le flux de leurs paroles est important, parce qu’enfin on les laisse s’exprimer sans les interrompre, et parce qu’on est arrivé à ce moment crucial où il faut que ça sorte. Peu, aussi, car après tout aucune de leurs situations respectives n’est vraiment extraordinaire. Bien au contraire et c’est de cette écrasante normalité qu’elles tirent leurs introspections, leurs bilans de vie, leurs constats.

Nous évoquions ce qui les lie, ces femmes aux vies bien différentes. Le voilà le nœud de connexion, cet ordinaire d’où découle aussi un autre point commun : le parcours de confession. Et là, quitte à pousser à l’extrême l’intellectualisation de la pièce, on en vient à comparer chaque prise de parole avec un deuil. L’une après l’autre, les comédiennes finissent par suivre le même schéma, ces fameuses phases du deuil qui passent par le déni, la colère ou la résignation. Tour à tour, les personnages se déconstruisent du regard d’autrui pour enfin se reconstruire en traçant leur propre voie. En s’accrochant à des repères à priori anecdotiques que sont les émissions de télé ou les chanteuses populaires, elles laissent tomber leurs masques et se retrouvent face à elles-mêmes.

On notera enfin un travail de la scénographie qui porte crédit à l’ensemble, notamment par la lumière qui évolue en douceur au gré des confessions, et qui parvient même à se faire oublier de par sa pertinence. J’accuse est décidément une performance collégiale réussie, un pari gagnant pour Tabula Rasa et Sébastien Bournac qui proposent un « fucking théâtre » ancré dans la réalité.

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