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François Noël : « Tout ce que je travaille, c’est de l’humain »

François Noël : "Tout ce que je travaille, c'est de l'humain"
François Noël, directeur du Théâtre de Nîmes © Peter Avondo - Snobinart
Directeur du Théâtre de Nîmes pour la dernière saison, François Noël est sans doute l’un des programmateurs les plus heureux du territoire. Avec une liberté totale dans ses décisions et une vision profondément humaine du spectacle vivant, il propose aux spectateurs des programmations variées de qualité qui s’inscrivent dans une démarche artistique globale. Entre partenariats, créations et temps forts, il partage avec nous sa saison 2022-2023 et ses ambitions pour l’un des lieux incontournables du spectacle vivant dans le sud de la France...

La saison 2021-2022 était particulièrement intense, après de nombreux reports et annulations… Comment avez-vous appréhendé cette nouvelle saison ?

Par principe j’ai très peu reporté, pour pouvoir présenter des projets qui avaient été conçus pendant les périodes de confinement. Il y a eu énormément de choses qui ont été conçues. Beaucoup de projets sont nés de ces périodes-là. Je n’ai pas voulu reporter, parce qu’on se coupait de projets qui n’auraient aucune visibilité. De fait, j’ai dit « tant pis, ce qui est passé est passé. Des choses sont passées à la trappe, c’est la vie. Misons sur les projets d’avenir plutôt que sur les projets passés, et donnons à chaque compagnie, chaque artiste, la possibilité de prolonger ce qui a été créé pendant le confinement ». C’était ça, le choix de départ. Peu de reports à part quelques compagnies étrangères, parce que ça a été compliqué pour eux. Peu de pays ont soutenu les artistes comme ça a été le cas ici. Ceux-là, on les reporte parce qu’ils ont aussi besoin de visibilité, mais dans l’ensemble, le principe c’était : pas de report. La saison prochaine n’est constituée que de nouveaux projets et de créations. En réalité, la marque de fabrique du Théâtre de Nîmes, c’est la création contemporaine en danse, en musique ou en théâtre, même si on ne néglige pas la part de répertoire, évidemment. C’est indispensable. Il n’y a pas de théâtre contemporain sans répertoire. La saison va être bâtie là-dessus. Et elle va revenir à un format un peu plus habituel. C’est-à-dire qu’elle ne va pas avoir le format surdéveloppé qu’elle avait la saison dernière. Je pense que l’équipe ne tiendrait pas deux saisons d’affilée à ce rythme-là (rire). C’était très soutenu, très intense ! Tout le monde a bien géré son énergie et sa fatigue, mais c’est jouable une saison, pas deux.

On repart donc sur une saison « normale » et vivable pour tout le monde ?

Et vivable pour tout le monde (rire) ! On a fait cette saison de retrouvailles, là on revient à une saison un peu plus traditionnelle, mais toujours sur la même ligne artistique, c’est très important. On va probablement avoir un petit problème, parce qu’on ne pourra pas proposer autant de places qu’en 2021-2022. On aura sans doute des spectacles complets ici ou là un peu trop rapidement, mais c’est le risque. On ne se met pas en danger, mais il faut qu’on revienne à un format économique équilibré.


Le Théâtre de Nîmes accueille de nombreux arts de la scène. Est-ce qu’il y a toujours un équilibre entre les différents domaines ?

Non, ce n’est pas ce que je cherche. Je n’ai pas de quota danse, théâtre, musique… Il peut y avoir des saisons avec beaucoup de danse, d’autres moins. Ça dépend vraiment de ce que je rencontre, de ce que je trouve, des opportunités, des créations… Et puis je m’empêche d’y penser. Quelquefois, en lisant le programme une fois qu’il est fait, je me dis « ah oui, il y a de la danse tout le mois… C’est comme ça ! ». À d’autres moments, il y aura beaucoup plus de théâtre… Ça s’équilibre sur plusieurs saisons.

© Peter Avondo – Snobinart

Vous proposez donc une programmation du ressenti plutôt que des choix contraints ?

Oui, je m’affranchis de ça. J’ai beaucoup de chance, parce que les élus le respectent, ils n’interfèrent absolument pas dans les choix de programmation, ni même dans les orientations. J’ai une liberté totale, et c’est assez rare. Je le souligne, parce qu’il y a beaucoup d’ingérence des politiques dans les programmations. Pour moi cette liberté est fondamentale, ici je l’ai trouvée. C’est très subjectif, je vais voir beaucoup de choses, je me déplace beaucoup, je vais à la source de ce qui se pratique en Europe et ailleurs. Et puis il y a des artistes que je suis particulièrement. Quelquefois c’est réussi, d’autres fois non, mais c’est vraiment cette histoire de relation à l’artiste.

Des artistes avec qui vous travaillez étroitement. C’est le cas avec les artistes associés au Théâtre de Nîmes, qui permettent aussi de faire un véritable travail de médiation, là encore sans contrainte…

On fait un travail de fond, localement, pour les habitants, pour les gens en difficultés, pour toutes sortes de populations qui n’ont pas forcément vocation à venir spontanément au théâtre, mais vers lesquelles on va. C’est fait par conviction. On coche pas une case. Si on devait cocher une case, je ne le ferais pas. Et tous les artistes qui se sont engagés l’ont fait avec conviction, sont allés au fond des choses… Je suis admiratif de ce qu’ils sont en mesure de faire et d’aboutir avec des gens qui viennent d’horizons très différents, qui n’ont pas forcément les codes, qui n’ont pas la culture, et qui arrivent malgré tout à produire des choses incroyables. Certains artistes associés n’ont pas souhaité le faire, je n’ai pas insisté. On ne se met pas dans la situation du devoir. Je n’aime pas ça et de toute façon ça n’aboutirait à rien. Si c’est vraiment une obligation, ça ne marche ni d’un côté ni de l’autre, ça ne crée que de la frustration.

Il y a un sujet qui touche de plus en plus le monde du spectacle vivant : l’impact sur l’environnement. C’est une dimension dont vous tenez compte ?

Malheureusement, je pense que mon empreinte carbone n’est pas excellente… C’est aussi une question qu’il va falloir se poser, réfléchir à adapter un peu la méthode de travail en fonction de ça. On a un budget financier, mais on pourrait aussi définir un budget carbone pour une saison, et par là-même essayer de maîtriser. C’est en réflexion pour l’instant, mais je me dis que c’est peut-être quelque chose à faire de ce point de vue. On a fait un petit groupe avec quatre programmateurs français, on s’est mis d’accord pour accueillir les mêmes spectacles d’une compagnie de Montréal. C’est dans la même période, du coup la compagnie va faire un seul voyage pour a minima 10 ou 15 dates en France… on y gagne ! On accueille cette saison Circa, une compagnie de danse australienne. Là se pose vraiment la question de l’empreinte carbone entre l’Australie et la France. On a beaucoup réfléchi avec le producteur pour l’Europe, ils vont faire un seul aller-retour et vont faire une grosse tournée de six mois en Europe. Je pense qu’il faut vraiment qu’on s’y mette, c’est extrêmement important.

François Noël, directeur du Théâtre de Nîmes
© Peter Avondo – Snobinart

Parlons de cette saison 22-23, quels seront les temps forts ? À quoi s’attendre ?

Il y a des choses un peu particulières, d’autres plus conventionnelles. Pour la première année, on fait une programmation hors-les-murs avec une petite forme théâtrale autour de Molière, qui va circuler dans plusieurs petites salles de quartiers à Nîmes et dans quatre villes du département. On va un peu investir les quartiers avec cette compagnie Les Estivants. Ils ont fait un super travail, drôle, bien fait, bien renseigné… Il y a le spectacle de Laura Murphy qui est résolument féministe, engagé, c’est très percutant. C’est un peu de l’ordre du manifeste, mais c’est intéressant aujourd’hui de le présenter, c’est indispensable. Bruno Geslin, c’est une grande fidélité, c’est un artiste extrêmement talentueux. C’est très belle forme, grande, puissante. Le festival Flamenco, toujours un gros temps fort de la saison, sera un peu plus long qu’habituellement. Il y a des nouveaux venus aussi, comme Simon Abkarian avec Électre des bas-fonds, les Chiens de Navarre avec Tout le monde ne peut pas être orphelin, ou Laurent Delvert qui a mis en scène On ne badine pas avec l’amour… Il y aura un peu de musique aussi, Patrice Thibaud, notre artiste en production, dans Les Aventures du Baron de Münchhausen, avec l’orchestre d’Hervé Niquet, qui était artiste invité permanent de l’Orchestre de Montpellier. Une chose dont je suis très heureux, c’est d’accueillir la pièce de Lucinda Childs, Dance, qui est une grande pièce, sans doute pour moi la pièce fondatrice de son œuvre. Ça fait longtemps que j’essaie de la présenter, c’est très difficile. Là elle est au répertoire du Ballet de Lyon, on s’est dit « là il faut le faire » (rire). Et puis on va terminer avec Le Crocodile trompeur, d’après Didon et Énée. C’est une adaptation et c’est un spectacle musical, revisité avec beaucoup d’humour. C’est irrésistible !

Vous ne faites pas qu’accueillir des spectacles en représentation, vous faites naître des rencontre aussi, vous formez un véritable cercle vertueux de création…

Oui, c’est une question de feeling. Il y a cette saison le spectacle de la chorégraphe allemande Stephanie Thiersch, Hello to emptiness. C’est un compagnonnage qu’on a avec elle. Il n’y a pas beaucoup d’artistes de spectacle vivant en Allemagne qui sont indépendants. Ils sont souvent rattachés à un théâtre en particulier, c’est le principe allemand. Elle, c’est une des rares à avoir toujours voulu garder son indépendance. Là c’est le troisième spectacle de Stephanie. Le précédent, elle l’avait créé ici, avec l’orchestre Les Siècles. C’est aussi ces rencontres que j’aime bien provoquer. Ils ne se connaissaient pas, mais pour moi c’était évident que quelque chose devait se passer entre eux. On a travaillé autour du projet, l’orchestre était dans la fosse et elle les a fait jouer au-delà de la musique, elle les faisait monter sur scène petit à petit. Le chef et les musiciens ont joué le jeu. C’était un très beau spectacle. Il y a des gens que je ne présenterais pas, ça ne collerait pas. Mais dans d’autres cas, je suis quasiment sûr de mon coup ! Comme quand on avait fait Le Sacre du Printemps et Café Müller aux arènes. La rencontre entre la compagnie Pina Bausch et l’orchestre Les Siècles… quand on a fait le premier rendez-vous, ça a marché tout de suite ! C’est de l’humain, tout ce qu’on fait. Tout ce que je travaille, tout ce que je pétris, c’est de l’humain, c’est rien d’autre que ça. À partir de là, il faut être à l’écoute, regarder, voyager… On va aussi faire deux co-accueils avec le théâtre du Périscope, qui a la difficulté d’avoir un lieu un peu petit qui l’empêche d’accueillir des formes de marionnettes un peu plus grandes. Ça aussi, c’est quelque chose que j’aime faire. C’est indispensable.

Recueilli par Peter Avondo


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