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Entretien avec Stéphane Krasniewski, directeur des Suds à Arles

Entretien avec Stéphane Krasniewski, directeur des Suds à Arles
© Peter Avondo - Snobinart
Arles n'est pas uniquement l'antre de la photographie. Pour sa 27e édition, le festival Les Suds propose une programmation de musiques du monde à destination de tous les publics. Les différents rendez-vous investiront des lieux emblématiques de la cité antique du 11 au 17 juillet 2022. Rencontre avec le directeur de l'événement.

Vous préparez la 27e édition des Suds à Arles. Quel est l’ADN du festival ?

C’est un festival de musiques du monde qui essaie de concilier l’esprit des ferias et l’excellence d’un festival international ouvert sur le monde. Dès l’origine, on s’est attaché à montrer toute la diversité des musiques du monde, avec des musiques complexes comme des musiques festives. C’est l’un des traits de caractère. L’autre, c’est de mettre ces musiciens du monde entier dans des lieux qui valorisent au maximum leurs créations, leurs performances, et on a la chance pour ça à Arles d’avoir une multitude de lieux qui le permettent. Le théâtre antique, la cour de l’archevêché, l’espace Van Gogh, les places de la ville, les musées départementaux, etc. On a également dans l’ADN quelque chose d’important qui est la transmission. On a souhaité se saisir de ces musiques et du potentiel qu’elles offraient en termes de transmission et de médiation. L’idée c’est de montrer que, même si ce sont des cultures qui sont à priori très éloignées de la nôtre, chaque culture contient une part d’universel en elle.

Il y a bien sûr un public qui vient par habitude et par affinité. Comment est-ce qu’on va chercher les autres publics, pour qui ces musiques ne font pas partie du quotidien ?

Quand je parlais d’excellence, même si le terme est à prendre avec des pincettes, c’est d’une manière l’image qu’on a essayé de se forger. C’est un peu le jeu des festivals. Vous venez au festival pour le festival autant que pour la programmation. On va capter des spectateurs qui vont venir pour un artiste, pour un répertoire, et d’autres viennent pour le festival. C’est l’agglomération de toutes ces composantes qui fait qu’on arrive à rassembler un large public autour de propositions qui viennent d’artistes qui n’ont pas nécessairement une grande audience dans les médias mainstream.

Vous travaillez depuis longtemps à la programmation du festival. Avez-vous constaté une évolution sur ces musiques du monde, à la fois du point de vue de la proposition artistique et au niveau du public ?

C’est intéressant comme question, car il y a plusieurs évolutions. Il y a des tendances, pour ne pas parler de mode. Dans les années 2000, on était encore sur quelque chose d’assez latin, avec au milieu des années 2000 un courant sur l’Europe de l’est assez fort. On a des courants comme ça, et là je dirais que récemment, depuis environ 6-7 ans, il y a des choses qui nous arrivent des grandes métropoles africaines. C’est un mouvement structurant extrêmement intéressant. Au-delà de l’effet de mode, justement, on voit des courants qui vont inspirer au-delà des musiques du monde. Beyoncé, par exemple, s’intéresse à ce que Burna Boy peut faire. On peut parler d’influences.

Au niveau du public, il a aujourd’hui un accès à l’information qui est sans commune mesure, et avec cet accès, il y a une meilleure connaissance. Ce n’est pas une généralité, mais quand on parle de certains artistes, on n’est plus obligé de les présenter. Il y a une curiosité qui existait déjà, mais qui se satisfait un peu différemment.

Et côté création, bien évidemment le numérique a bousculé beaucoup de choses. La France dans le milieu des musiques du monde est une plateforme qui joue un rôle central. Beaucoup d’artistes sont venus en France pour enregistrer, et ont accompagné la structuration d’un réseau professionnel qui leur a permis d’aller jouer dans le monde entier. Il y a une vraie expertise, mais les choses sont un peu en train de changer. On est sur une relocalisation des moyens de production. Ça s’explique par la numérisation et la baisse des coûts des moyens de production et de diffusion, mais aussi par une politique des visas qui s’est durcie pour rentrer en Europe, et qui de manière très claire détourne du marché européen des artistes internationaux qui préfèrent aller en Asie ou dans les pays du Golfe. Tout ça fait que le paysage aujourd’hui est totalement différent d’il y a 15-20 ans. Maintenant, on est sur une bascule où effectivement, dans les années 90, on était sur ces musiques du monde avec un accès sur ces musiques aux grands médias, ce qui n’existe plus.

Pourquoi ce désintérêt ?

Parce que l’industrie du disque s’est resserrée sur ce qu’elle a estimé moins risqué… Certaines maisons de disques comme Universal, par exemple, vont développer des artistes en Espagne pour les envoyer ensuite en Amérique latine. Leurs disques ne sont même pas distribués en France. On est aussi sur cet enjeu. Ça veut dire que si on veut le disque il faut passer par Amazon pour le commander en Espagne. Ils ont d’une part limité les risques, et d’autre part ciblé les marchés avec des stratégies beaucoup plus territorialisées.

Et cette 27e édition des Suds, à quoi va-t-elle va ressembler ?

Elle fait suite à deux éditions qui se sont déroulées dans les conditions qu’on connaît. On a fait un festival en 2020 et en 2021, le public a suivi et on a pu entretenir le lien avec ce public, c’était fondamental. On sort plus ou moins de deux ans de crises et même plus. On a enchaîné les crises, qu’elles soient sociales, sanitaires et maintenant militaires. On a eu l’envie de faire une programmation extrêmement rassembleuse avec des têtes d’affiche qui font partie de notre patrimoine a tous, comme Bernard Lavilliers, Eliades Ochoa, Oumou Sangaré… C’est une manière de rassembler, l’autre manière c’est de faire la fête. Donc on va faire la fête avec Acid Arab, avec Monsieur Doumani, on garde les fondamentaux du festival avec à la fois ce côté populaire et avec des moments précieux. On essaie de présenter des artistes inédits en France ou très rares, comme Sahar Mohammadi, une chanteuse iranienne qui ne pouvait pas sortir de son pays pendant des années. Avec Jrpjej, un groupe du Caucase qui est exilé en Turquie depuis le début de la guerre en Ukraine. Avec Maria Terremoto, ce sera son deuxième concert en France, c’est un autre axe fondamental du festival avec du flamenco. On a cette envie de rassembler, de faire la fête, de montrer aussi des artistes inédits qu’on met dans des lieux qui les valorisent au mieux.

Toute la programmation et la billetterie des Suds est à retrouver sur le site officiel.

Recueilli par Peter Avondo

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