La Bal(l)ade de Nijinski

Le Théâtre du Châtelet nous offre dans son Grand foyer une parenthèse d'une rare puissance avec « La Bal(l)ade de Nijinski », mise en scène par d’Olivier Py. Avant de prendre la route pour une grande tournée hexagonale à bord d’un camion-scène, ce spectacle brut autant que raffiné nous propose une plongée vertigineuse dans la psyché de Vaslav Nijinski, génie absolu de la danse dont seul le talent dépassait la folie.

Virginie Dewees
Virginie Dewees
4 mn de lecture

Une scène tout en longueur, comme un fil étroit dont on pourrait tomber, une photo en noir et blanc des coulisses du Chatelet, un portant avec quelques costumes noir, blanc et rouge. Le décor est planté. 19 Janvier 1919. Nijinski sort de ce qui sera sa dernière scène. Ce soir il a été plus libre que jamais. Ce soir il a dansé comme jamais. Ce soir il a été Dieu. Dans les deux mois qui suivent, le danseur écrit quatre carnets, deux sur la vie, deux sur la mort. Recueils de longs passages autobiographiques, de poèmes et de dessins où sa vie et son art se lient à la tempête de ses émotions et au crescendo inexorable de son délire mystique.

Il rêvait que ce texte soit représenté au Chatelet, théâtre dans lequel a débuté sa renommée dix ans plus tôt. Il y est enfin créé, 120 ans plus tard.

Fureur de danse et fureur de vivre

Le texte est un matériau volcanique. Irrévérencieux, sans soucis des mœurs de son époque, Nijinski y évoque sans fard sa sexualité, ses amants, sa libido et la luxure qui le ronge. Sa vision de la danse et de la création, ses égarements et ses espoirs. Olivier Py en tire avec talent un récit immersif et rythmiquement bien dosé, qui évite admirablement le piège du monologue du fou.

Car bien que foudroyé par d’irrépressibles élans de désir mystique, Nijinski se révèle lucide et d’une rationalité implacable en bien des moments. L’adaptation est réussie. Ce chaos intérieur trouve un équilibre parfait sur scène grâce à des ruptures comiques formidablement bien amenées par l’interprète, offrant des respirations salutaires au milieu de la tempête.

Car la véritable déflagration de ce spectacle tient à la performance de son comédien, Bertrand de Roffignac. Le travail sur la physicalité est tout simplement remarquable : l’acteur se plonge corps et âme dans le rôle, habité par une intensité vitale. Bien que n’étant pas danseur, chaque muscle est engagé, chaque silence trahit la bascule, sa vigilance est totale mais pourtant chaque émotion le traverse.

C’est un authentique don de soi pour l’art, profondément lié à la pensée de Nijinski, et qu’il faut saluer. Face à lui, ou plutôt avec lui, un pianiste, Guilhem Fabre. Tantôt personnage, tantôt musicien, il accompagne ce monologue avec des morceaux de ballets russes autant que d’un répertoire plus récent, mais toujours organiquement liés aux sensations traversées par le danseur. Le musicien et l’acteur se livrent à un corps-à-corps musical et textuel qui culmine lors d’une dernière scène magistrale. Ce dialogue final entre le danseur et l’instrument, proche de la poésie sonore, se transforme en un véritable tour de force technique et émotionnel, scellant cette « danse entre la vie et la mort » à couper le souffle.

On ressort secoué par cette bataille splendide contre le néant. Car si ce génie de la danse, dont on disait qu’il volait, a fini privé de mouvement, après cette représentation, on garde l’impression d’enfin l’avoir vu se mouvoir. Intense, exigeant, mais une belle réussite.

« La bal(l)ade de Nijinski » (1h40)

Adaptation, Mise en scène et Lumières Olivier Py
D’après les Cahiers de Vaslav Nijinski 
Théâtre du Chatelet ! Et en tournée

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virginie.dewees@snobinart.fr
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