Dès l’entrée en salle, le ton est donné : un groupe de musique queer accueille le public avec un mini-concert improvisé, plongeant immédiatement les spectateurs dans l’ambiance feutrée et électrique de la « Paradise Room », arrière salle du cabaret new-yorkais mythique des années 70, le Reno Sweeney. C’est dans ce club fantôme réinventé pour l’occasion que Little Eddie rejoue tour à tour le show qu’elle performera pour la première fois à soixante ans et sa vie quotidienne loin des projecteurs, avec sa mère, ex-coqueluche du grand monde, dans une maison de dix-huit chambres dont une seule utilisée.
La grâce de la chute
La relation fusionnelle et volcanique entre Big Edie et Little Edie, mère et fille magnifiquement dysfonctionnelles, ne cessera de surprendre par son audace et son décalage permanent. Entre éclats de voix, exaspérations mutuelles et déclarations d’amour pudiques, le duo captive. Elles sont drôles, artistes, outrancières, mais surtout bouleversantes de sincérité. L’histoire nous séduit en dépeignant leur ruine et leur décrépitude progressive, qu’elles portent non pas comme une honte mais comme une fierté, un pied de nez aux normes et à la société, jusqu’à en faire un art de vivre qui forgera leur légende.
Sous nos yeux, le plateau se couvre peu à peu de déchets pour devenir un joyeux bordel dans lequel elles reçoivent avec indolence anciens amants, prêtre, équipe de tournage, ministre de l’intérieur et leur cousine Jackie Kennedy dans une apparition remarquable d’interprétation et hilarante. La scénographie et les costumes sont à la fois simples mais justes et efficaces. Et si le rythme peine un peu vers la fin du premier tiers de la pièce, la suite nous emporte sans soucis et nous entrons avec plaisir dans la douce et joyeuse folie des deux Edith et de leurs compagnons.
Une pièce drôle et touchante, avec des comédiens et musiciens plein d’énergie et de talent. Porté par un optimisme contagieux malgré les hauts et les bas de l’existence marginale des personnages, l’espoir persiste, vibrant, comme avec la certitude inéluctable d’une amélioration à venir. Pierre Maillet orchestre ce chaos avec une tendresse infinie, tout en souplesse, et à l’image des numéros de transformiste de Little Edie, nous hypnotise avec les plumes et les paillettes pour nous faire découvrir ce qui se cache derrière. Un bon moment.
Edith Beale au Reno Sweeney
Performance musicale par Pierre Maillet
d’après la pièce L’Art de la chute de Sara Stridsberg
Théâtre du Rond Point et en tournée


