« Flors i viatges » et « Petrotuning », pour écouter les bruits du monde

À Toulouse, le Théâtre Garonne confie sa Constellation aux artistes de la compagnie cabosanroque. À cette occasion, les plasticiens catalans présentent notamment deux de leurs récentes créations : "Flors i viatges" et "Petrotuning".

Peter Avondo
Peter Avondo  - Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
6 mn de lecture

L’art de la compagnie catalane cabosanroque s’exprime au carrefour d’un certain nombre de disciplines. La scénographie y rencontre la composition sonore et musicale, comme l’installation plastique s’y révèle par la performance et l’activation d’effets automates. Dans le cadre de la Constellation qui leur est dédiée au Théâtre Garonne, le binôme, composé de Laia Torrents Carulla et Roger Aixut Sampietro, présente deux de ses créations. À la découverte de leur univers singulier, le public est ainsi convié à se laisser porter par les récits de Flors i viatges et par les chants mécaniques de Petrotuning

Flors i viatges, la guerre vue par les femmes

Les guerres ne peuvent être racontées que par les voix qui y survivent : les femmes, les enfants, les fleurs et jusqu’à la Terre elle-même. Lors de la conception de Flors i viatges (Fleurs et voyages), deux écritures sont entrées en écho l’une avec l’autre. Celle de la Catalane Mercè Rodoreda y rencontre les témoignages recueillis par l’autrice Svetlana Alexievitch auprès des survivants de la Seconde Guerre mondiale. Notamment reliés par la même période sombre, ces textes s’expriment ici en miroir d’une autre guerre, qui nous est bien plus proche. Transmis par les voix de réfugiées ukrainiennes, ils prennent en effet une dimension soudain très réelle, d’autant que les récits paraissent intemporels tant ils se ressemblent.

Flors i viatges © José Hevia

C’est par le regard de ces femmes et de leurs enfants que le public est accueilli dans le huis-clos de l’installation. Pas un seul mot n’a encore été prononcé, que la monstruosité dont elles sont les messagères est palpable dans l’espace. D’ores et déjà, un lien s’établit entre ces visages sur écran et les corps en présence venus les rencontrer. Mais bientôt tout s’efface et la terre se met à trembler, se soulève au gré du souffle des morts qu’elle recouvre. Dès lors, une histoire à mille voix semble prendre vie tout autour. Un dialogue s’engage entre l’humain et la nature, tous deux liés par l’impensable. Un équilibre étonnamment solide s’instaure alors entre l’horreur et l’espoir. En usant d’artifices scénographiques et plastiques, cabosanroque conçoit une œuvre entre rêve et cauchemar, une traversée sensible dont on sort nécessairement touché.

Petrotuning, pur produit de la masculinité

L’image n’est pas soumise à interprétation. Au centre de l’installation trônent, suspendus, des réservoirs jaune d’or rassemblés en grappe pour évoquer des testicules. De cette composition qui fleure la testostérone, s’écoule par gouttes une eau d’un noir profond, elle-même récupérée dans une bouée en plastique. Le pétrole est omniprésent à la vue, jusque dans les pièces mécaniques couleur chair qui entourent l’élément central. De là, des bruits de moteur imités par la voix humaine se font entendre, bientôt transformés en chant religieux du XVIe siècle. Mais si la foi est intacte, c’est le visage de Dieu qui a changé, désormais marqué par l’industrie automobile et pétrolière.

Petrotuning © José Hevia

Derrière ces filières, c’est toute une société masculiniste qui prend forme. De l’extraction d’énergies fossiles à l’érection de la voiture comme symbole de virilité, c’est la facture des hommes que paie la planète. Dans leur exploration du son comme matériau, cabosanroque trouve par ailleurs dans cette connivence une autre particularité : l’inventeur de l’Auto-Tune, Andy Hildebrand, était avant tout ingénieur pétrolier. Dans cet entrelacs musqué, Petrotuning joue le décalage entre l’harmonie créée par le chant des moteurs et la rugosité sous-jacente qu’inspire cette masculinité ubiquiste… Une installation qui fait sens, dans un monde qui voudrait revoir éclore les fleurs du mâle.


Flors i viatges
Création 2022
Vu dans le cadre de la Constellation Objets Catalans Non Identifiés au Théâtre Garonne (Toulouse)

concept, création, construction, dramaturgie et direction cabosanroque / texte original Mercè Rodoreda, Svetlana Alexievitch / adaptation cabosanroque / avec la participation enregistrée de Rocío Molina, Mónica López, Núria Martínez Vernis, et des réfugiées ukrainiennes en Catalogne Mariia Kashpurenko, Nadiia Rusanova, Olena Radko, Hanna Hrechana, Alexandra Hrechana, Maria Hrechana, Hanna Rei, Barbara Sokilovska et Mariia Sokilovska / voix off (français) Marion Cousin / musique originale cabosanroque / conception lumière cabosanroque, Cube.bz / vidéo Frau Recerques Visuals / assistance technologique Julià Carboneras / assistance en production Helena Febrés Fraylich / photos José Hevia / musique originale cabosanroque ; version de Strange Fruit de Billie Holiday interprétée par Núria Graham ; Lux Aeterna de György Ligeti interprétée par Cor de Teatre (Mariona Callís, Sara Gómez, Nuri Hernández, Ànnia Pons) et dirigé par David Costa / enregistrements d’Alan Lomax : Lamentations de femmes russes à la mort de leur père / céramique Toni Cumella et cabosanroque

Du 3 au 12 avril 2025 : Théâtre Garonne (Toulouse)

Petrotuning
Création 2021
Vu dans le cadre de la Constellation Objets Catalans Non Identifiés au Théâtre Garonne (Toulouse)

conceptualisation, création et composition originale cabosanroque (Laia Torrents Carulla et Roger Aixut Sampietro) / version musicale par cabosanroque de la pièce originale de Tomás Luis de Victora (1572) O vos omnes / L’œuvre appartient à la collection nationale d’art de Catalogne et est prêtée par le Museu d’Art de Girona.

Du 3 au 12 avril 2025 : Théâtre Garonne (Toulouse)

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Par Peter Avondo Critique Spectacle vivant / Journaliste culture
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Issu du théâtre et du spectacle vivant, Peter Avondo collabore à la création du magazine Snobinart et se spécialise dans la critique de spectacle vivant. Il intègre en mars 2023 le Syndicat Professionnel de la Critique Théâtre Musique Danse. 06 22 65 94 17 / peter.avondo@snobinart.fr
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