Longtemps considéré comme marginal – certains n’hésitent pas à le qualifier comme « l’art des fous » – l’art brut connaît depuis plusieurs années un intérêt certain dans le monde de l’art. Le plus étincelant témoignage de cette mise en lumière s’est exprimé cet été au Grand Palais avec Art Brut, Dans l’intimité d’une collection. Donation Decharme au Centre Pompidou. Cette exposition réunissait plusieurs œuvres acquises par le cinéaste Bruno Decharme qui collectionne depuis plus de 45 ans ces créations nées en dehors du monde artistique connu. En 2021, il avait fait don de près d’un millier d’œuvres au Musée national d’art moderne du Centre Pompidou. Le Grand Palais tentait ainsi d’explorer l’histoire de l’Art Brut en montrant 400 pièces de cette donation, permettant aux visiteurs de découvrir la richesse de ces œuvres à travers le regard singulier d’artistes hors normes.
Mais alors, qu’est-ce que l’art brut ? On peut le qualifier de « concept » difficile à spécifier, qui a été défini par Jean Dubuffet dans les années 1940. Le plasticien désigne comme art brut les productions de personnes exemptes de culture artistique.
Nous avons rencontré Christian Berst, galeriste spécialisé dans l’art brut dont l’espace est situé dans le marais à Paris (l’article sur la Galerie Christian Berst sera à retrouver prochainement sur notre site Internet).
Au fil d’années marquées par les recherches et les rencontres, il s’est passionné par le sujet, l’a théorisé, nourrissant ce chapitre trop peu exploré de l’histoire de l’art : « J’ai lu les prospectus de Dubuffet et je trouvais qu’il y avait un hiatus. Quand Dubuffet a forgé ce concept, il a voulu polariser le monde de l’art avec l’art culturel et l’art brut. Les visions polarisantes, je ne suis jamais très à l’aise avec ça, je suis un hardant défenseur de la nuance (…) Cela a pu amener Dubuffet à parler d’artistes « exempts de culture »… il n’en est rien. Personne n’est exempt de culture, même un illettré a des éléments de culture, bien que ce ne soit pas une culture bourgeoise. » Fort de plusieurs années à travailler le sujet, Christian Berst interroge également l’autodidaxie, remettant en question un certain nombre de critères de Dubuffet pour se rapprocher de la pensée d’Harald Szemmann, qui a développé la dimension de mythologie personnelle.
Le galeriste poursuit : « La posture de Dubuffet avait une qualité : celle de mettre un nom. Dubuffet était un bon manieur de mots et il ne faisait pas les choses au hasard. En choisissant cette terminologie, il allait créer un trouble fondé sur le fait que « brut » peut signifier « mal dégrossi », mais ça peut aussi référer au vocabulaire de la minéralogie comme l’or, le diamant… toute chose précieuse et qu’on trouve à l’état natif. »
Tentons alors une définition, aussi périlleuse que cette entreprise soit. L’art brut regroupe des œuvres qui ont été réalisées en dehors des circuits traditionnels de l’art. Il échappe aux courants, il n’est pas produit après un cursus dans une école d’art ou dans un atelier et ses œuvres sont conçues dans les marges de la société. Ces artistes se rapprocheraient d’autodidactes, libres, qui créent pour eux-mêmes, hors des sentiers battus, à partir de leur mythologie personnelle.
L’art brut se dévoile au fur et à mesure des années, se faisant une place grâce à des initiatives publiques et privées. Nous avons cité Christian Berst, nous pouvons évoquer Pol Lemétais, galeriste à Toulouse qui a dirigé le Musée des Arts Buissonniers, espace consacré à l’art brut et singulier dans l’Aveyron.
À Montpellier, le Musée d’Arts Brut, Singuliers & Autres est riche d’un fond de plus de 2000 œuvres… et comment ne pas évoquer le Musée de Lausanne dont la collection d’art brut est ouverte depuis le 26 février 1976 après la donation de 5000 pièces par Jean Dubuffet en 1971. Enfin, depuis trois ans, la foire Outsider Paris est consacrée à l’art brut durant la semaine de l’art dans la capitale française.
D’autres interrogations viennent alors : regrouper des artistes qui sont, par définition, guidés par une construction individuelle et une mythologie personnelle est-il possible ? L’institutionnalisation de l’art brut n’est-elle pas contradictoire ? À l’évidence, la contradiction est là, mais elle est humaine et doit être acceptée. Comme le dit Héraclite : « Ce qui est contraire est utile, et c’est de ce qui est en lutte que naît la plus belle harmonie ; tout se fait par discorde. » Que cela soit dans sa définition, dans sa création ou dans sa monstration, la difficulté à aborder l’art brut témoigne de la richesse d’un concept d’une grande vitalité qui ne s’est pas encore totalement révélé à l’histoire de l’art.


