De nombreux confrères plus âgés m’ont fait part de leur sentiment à propos de la carrière de Martial Raysse. L’artiste était totalement renié par le milieu dans les années 1980. C’était un art qu’il ne fallait pas aimer, presque ne pas regarder… Ce n’est qu’à partir du nouveau millénaire que le collectionneur François Pinault acquiert certaines œuvres, les montre et redonne des couleurs à la carrière à la fois foisonnante, passionnante et complexe de Martial Raysse.
Dans notre dernier numéro, Pauline Bailly interrogeait Daniel Templon sur les peintures de Raysse, le galeriste répondait : « Quand on les voit, on comprend immédiatement qu’il passera à la postérité. Mais cela échappe à certaines personnes, je ne comprends pas. Comment, même un grand directeur d’un grand magazine mensuel, peut me dire «ah, mais tu vas exposer ces horreurs !? »
Comme jeune critique, mon regard est radicalement différent de celui de mes aînés. Je pense que l’œuvre, le parcours et la puissance de l’engagement artistique de Martial Raysse en font un des artistes pour lesquels j’ai la plus grande admiration. Contrairement à lui, j’ai de l’estime pour l’entièreté de sa carrière artistique, du Pop Art à ses films, en passant par le Nouveau Réalisme ou ses sculptures, pour finir avec ses peintures.
Martial Raysse n’a jamais choisi la facilité, se refusant de suivre le mouvement, préférant nager à contre-courant de la « doxa de l’art contemporain » comme il l’appelle… Je pense profondément que sa liberté, sa patience et sa croyance en l’art ont fait de lui un visionnaire.
Il représente la quintessence même de la curiosité de l’artiste, faisant appel à la langue, au plastique, au néon, à l’installation, à la photographie, à la sculpture pour revenir finalement au médium immortel de la peinture. Ses débuts au sein du Nouveau Réalisme, son changement radical à la fin des années 1960 jusqu’à son retour aux pratiques traditionnelles sont le fruit d’une grande personnalité engagée et d’une constante remise en question qui marquera l’histoire de l’art.
Né le 1er février 1936 à Golfe-Juan-Vallauris, Martial Raysse est de cette génération qui a connu le monde cruel et rude de la guerre pendant les premières années de son existence. Fils de parents résistants, il est tiré de son lit par la Gestapo à l’âge de cinq ans. Il suit sa mère qui est exfiltrée dans un maquis près du Vercors où il vit durant toute la Seconde Guerre mondiale… Comme beaucoup d’enfants de cette génération, il a gardé en lui les sombres souvenirs de ses premières années. Il est évident que la fragilité de la vie et les sombres heures du siècle dernier se cachent souvent en deuxième lecture de ses œuvres pourtant éprises de couleurs et de lumières.
Martial Raysse n’était pas destiné à être peintre, où du moins il n’en était pas conscient durant sa jeunesse. Très jeune, il est proche de la création. Son père, ami de Picasso, est céramiste à Vallauris et le petit garçon l’accompagne à son usine sans avoir une immédiate vocation manuelle. Au fur et à mesure des années, ce sont les mots qui le font vibrer. Martial s’intéresse à la langue et écrit des poèmes. Il a le goût du langage et s’émeut devant la poésie. Ce goût pour la littérature le pousse à entreprendre des études de lettres à l’Université de Nice. C’est également à ce moment-là qu’il prend conscience qu’il ne fera pas une carrière d’écrivain et que la poésie restera de l’ordre de l’intime. La retranscription de la poésie par la langue a ses limites, contrairement à la peinture qui est un langage international et un véhicule de communication universel. Mais, s’il existe une constante dans la riche carrière de Martial Raysse, c’est la poésie. De l’écriture de poèmes durant sa jeunesse jusqu’aux vers inscrits sur les murs du Musée Paul Valéry à l’occasion de sa dernière grande exposition en 2023, les mots ont souvent été le moteur de ses œuvres.
Il apprend finalement la peinture de manière autodidacte, conservant tout de même une âme de poète dans une constante recherche d’harmonie et d’excellence. Pour Martial Raysse, la peinture est une affaire d’émotion et d’exigence. La discipline s’apprend en regardant les maîtres qu’il admire comme il me l’expliquait lors de notre entretien en 2023 : Martial Raysse, « Aujourd’hui, il y a énormément de jeunes peintres qui font de la figuration. Mais malheureusement, au lieu d’aller vers les maîtres, ils regardent sur Internet comment faire une tête… comment faire un pied… comment faire un costume… Mais ce sont les mauvais peintres qui apprennent ça ! C’est juste faire les contours. La peinture, c’est tout à fait autonome. La peinture, ce sont les couleurs qui font l’amour avec les couleurs. »
Attaché à la notion de chef-d’œuvre, il n’a pas peur du sens de la hiérarchie que beaucoup semblent vouloir briser, que cela soit entre les créations, les peintres ou les sujets. Des affirmations qui l’amènent à être sévère, mais qui sont loin d’être gratuites tant l’art est pensé. En plus d’être une recherche de vérité et de beauté, l’art est aussi un objet philosophique qui l’amène à défendre ses convictions. Ses mots et ses peintures ne sont pas dilués par l’intérêt ou le désir de plaire, mais au contraire un exemple de sincérité.
Beaucoup ont affirmé que la peinture était morte à la fin du siècle dernier, Martial Raysse a prouvé le contraire contre vents et marées. Le retour de la pratique figurative témoigne de la capacité de la peinture à se renouveler, notamment grâce aux maîtres qui traversent les siècles et inspirent lorsqu’ils sont convoqués. « Peinture », « beauté », « harmonie », ou « chef-d’œuvre » étaient encore des gros mots il y a quelques années, ils semblent aujourd’hui rappeler au monde de l’art qu’ils lui sont indispensables.
Œuvres récentes
À la Galerie Templon Grenier Saint-Lazare (Paris)
Jusqu’au 14 mars 2026


