On vous connaît plus pour votre travail de comédienne, mais vous êtes aussi artiste plasticienne. Comment l’art est arrivé dans votre vie ?
J’ai toujours dessiné, pour moi, et après pour les enfants. Le dessin ça a toujours fait partie de mon quotidien. A côté des dessins naïfs, je faisais des dessins plus rudes, personnels, bizarres, que je ne comprenais pas très bien et que je montrais à deux grands amis qui sont Sarah Moon et Robert Delpire. Au bout de quelques années, ils m’ont dit qu’il fallait que je les montre à Louis Deledicq. Louis n’est pas quelqu’un lié au marché de l’art, son job était de trouver de nouveaux peintres pour les exposer. C’est un explorateur. Il avait travaillé avec Matisse, avec Giacometti, Michaux.. avec des très grands noms.
Quand il a vu mes dessins, il m’a dit qu’il y en avait seulement un de bon sur une cinquantaine. Il m’a dit : « pour tout le reste, vous avez triché. » Il avait raison, j’avais triché. J’avais peur que mes dessins soient trop « fous ». J’avais peur de ce qu’on pourrait penser de moi, d’être prise pour une folle. J’avais maquillé ces dessins comme une femme se maquille pour cacher ses rides. Je maquillais la sauvagerie. Nous avons parlé cinq minutes avec Louis Deledicq, mais c’était cinq minutes d’une grande intensité, qui m’ont catapultée dans la vraie peinture.
Il m’a dit « lâchez les chiens », une manière de dire « soyez libre ». Après cette rencontre, j’ai dessiné, dessiné, dessiné… du matin au soir pendant six mois. C’était comme un volcan, ça sortait… Au bout de six mois, j’ai rappelé Louis pour lui dire que j’avais compris ce qu’il m’avait dit.
Je lui ai montré mes nouveaux dessins et ce soir-là il a décidé de faire la première exposition. Après il a en fait d’autres en Belgique, en Suisse… Assez vite, j’ai été entourée par quatre personnes merveilleuses : Louis Deledicq, Sarah Moon, Robert Delpire et Germain Viatte, un monsieur extraordinaire qui avait dirigé Beaubourg et le Musée d’Art Moderne. Ces quatre personnes faisaient confiance en mes instincts, ils aimaient ma liberté. Ils ont fait sauter des bouchons de peur ou de pudeur, et m’ont peu à peu amenée à une solitude fertile et tonique. Tous mes dessins ont un secret, et viennent d’un endroit assez étranger à la volonté. C’est jubilatoire de dessiner librement, sauvagement, sans juger ce qui vous traverse. Petit à petit, le dessin se forme sous mes yeux, sans idées préconçues, sans plan préétabli et je l’aide à accoucher. C’est un mélange de pulsion aveugle et de maitrise, pour capter le secret sans le faire mourir d’être exposé.
J’allais vous demander si dessiner est une manière de s’évader, mais en vous écoutant je vois plutôt que c’est un acte de liberté…
La peinture c’est vraiment une deuxième vie pour moi, c’est comme une deuxième langue. On ne dirait pas que je parle le russe pour m’évader, je parle le russe parce que j’aime le russe. J’aime la peinture. J’aime en faire, j’aime en voir. Je ne dirais pas que c’est pour m’évader, mais la vie fait de l’effet, et j’ai besoin de transcrire ce trop plein. Il y a beaucoup de choses indicibles que je confie au dessin et que je ne confierai pas au langage.
Vous avez sorti une monographie aux éditions Actes Sud en 2022. Vous l’avez intitulée « Mon cœur », pourquoi ce titre ?
Parce qu’on peut voir ce que j’ai dans le cœur., et je crois sans me vanter que je peux voir en transparence le cœur des autres. « Mon cœur » c’est aussi un mot d’amour, il y a des gens qu’on appelle « mon cœur ».
Toutes ces présences que je dessine, qu’elles soient des hommes, des animaux, des paysages habitent ma caboche, me chantent une petite chanson. Ce sont des déclarations d’amour. Je ne dessine jamais ce que je trouve laid dans la vie. Je crois que je dessine la façon dont le monde vient percuter notre innocence et comme elle reste intacte. Comment le monde dézingue la petite musique intérieure et comment cette musique résiste. Il y a en tout ce qui vit des zones intactes, imprenables, irréductibles, des zones que ni les calculs, ni la méchanceté, ni l’égoïsme, ni la modernité ne pourront jamais éteindre. Chez moi, il n’y a pas de frontière étanche entre les hommes, les animaux, les paysages… Tout ça vit, bruisse, c’est du vivant, ça palpite.

En regardant vos œuvres, j’ai vu à peu près deux styles se dégager. Un style avec des scènes et paysages naïfs pour les enfants et des portraits plus sombres. Est-ce que vous pouvez nous parler de ces paysages ?
Ces dessins naïfs font partie des dessins que je faisais pour les enfants. Ils sont bien moins nombreux que les autres, mais quand ils étaient petits, j’avais envie de leur raconter en image que la vie serait jolie, alors je faisais des miniatures, des dessins d’animaux… C’est une veine qui n’est pas éteinte, mais j’en fais moins. J’aime les dessins maniaques qui demandent beaucoup de temps. Il y a une joie dans ces dessins, ce qui ne veut pas dire que j’étais joyeuse en les faisant.
C’est comme si j’épelais des bonheurs pour qu’ils irriguent la vie. Il y a d’autres paysages que je fais au pastel qui ne sont pas naïfs, qui sont souvent mélancoliques, comme des paradis perdus qui nous attendent. Ils sont tendres, doux, paisibles. Le pastel sec est un médium merveilleux pour capter ce qui est fragile. C’est sensuel, très physique, immédiat, délicat. C’est proche de la peau.
Il y a cette autre partie de votre travail avec les portraits. Vous développez un univers où vont s’épanouir ces animaux, ces personnages… Au premier coup d’œil, j’avais l’impression qu’ils étaient presque inquiétants. En regardant mieux vos dessins, la tendresse se dévoile. Il me semble que cette tendresse se joue dans le regard, dans plusieurs regards. A la fois dans le regard de ces personnages, mais aussi dans celui du spectateur.
Absolument. Des fois je dessine des êtres menacés, presque terribles, mais je les aime vraiment, j’ai de ta tendresse pour eux. J’ai été étonnée dès ma première exposition de voir que les gens restaient longtemps à regarder. Je pensais qu’ils auraient peur, qu’ils allaient partir… mais non. Comme si je portais les plats chauds des autres, comme si ma violence les reposait de leur violence. On est tous pétris d’irrationnel, d’indicible, de secrets qui nous ont blessés. Les gens semblent s’y reconnaitre, ça fabrique du commun, à partir du très singulier, du très indicible. Pour ce qui est du regard du spectateur, on sait bien que le peintre expose une vision et c’est celui qui regarde qui termine le tableau avec sa propre lecture. Donc quand des gens me demandent ce que j’ai voulu dire dans tel ou tel tableau, je n’ai pas envie de le dire parce que ça doit devenir leur histoire.
Vous présentez une exposition à la Galerie GNG à partir du 6 janvier, est-ce que vous pouvez nous parler de cette exposition ?
Je suis liée à cette galerie depuis une quinzaine d’années. On a dû faire six ou sept expositions déjà avec Gilles Naudin. Celle-là va être un peu différente des autres. Elle sera plus douce, plus apaisée. Avec quand même des saillies, mais quelque chose s’est apaisé en moi. C’est un peu comme si je recommençais tout à zéro, avec une nouvelle trompette, ou un instrument que je dois découvrir. Quelque chose avait changé, et je ne savais pas si je pouvais encore dessiner. Mes dessins sont si instinctifs, que ça peut disparaitre en un claquement de doigts. Soit c’est vrai, soit c’est rien. Tous mes dessins, qu’ils soient heureux ou angoissés, sont nés d’une pulsion de transposer la réalité. Quand on a moins besoin de transposer la réalité parce qu’on est plus en paix avec elle, on ne sait pas ce qui va sortir, et si même ça va sortir. La moitié des dessins qui vont être présentés sont récents et j’étais émerveillée de voir que « ça répondait » encore, sur un autre mode. Dessiner, c’est comme donner la parole à une petite voix intérieure qui aurait pu disparaître mais qui n’a pas disparu parce que je ne me suis pas accrochée à mon style d’avant. J’ai fait un « casse » à ma propre banque, j’ai largué des amarres.
Vous travaillez avec Gilles Naudin depuis plusieurs années, on sait que la relation artiste / galeriste est très importante. Quel regard vous portez sur l’œil artistique de Gilles Naudin ?
C’est un excellent galeriste. Il a une proposition très éclectique et en même temps c’est de très grande qualité. On ne verra jamais chez lui des œuvres vides faites pour l’argent. Il n’y a aucun cynisme chez lui. Il a une authenticité en lui qui appelle la sincérité des artistes. Quand on décide de faire une exposition, il vient à mon atelier, on choisit ensemble. On est quasiment toujours d’accord. C’est quelqu’un d’assez pudique, il ne me parle pas directement de mes dessins. Mais je sais qu’il en parle aux autres et on me dit qu’il en parle bien. Ce que j’aime beaucoup chez lui, c’est qu’il ne m’a jamais demandé de quoi parlent mes dessins. Il me laisse tranquille avec ça, il ne cherche pas à ramener les dessins vers du psychologique.
Pour l’accrochage, j’ai travaillé avec mon amie Sarah Moon. Elle a un œil en or pour imaginer des associations malicieuses. Une exposition, c’est comme une petite pièce de théâtre silencieuse, un dessin doit répondre à tel autre, qui va mettre en lumière un troisième, ou le bousculer… Il y a une dramaturgie, mais ce n’est pas intellectuel du tout, c’est encore du dessin : il faut créer des silex entre les images, et des ruptures. Gilles vit avec l’exposition dix heures par jour, pour lui aussi c’est une narration intime. J’aime aussi qu’il n’agisse pas en propriétaire de mon monde, mais en passeur. Lui aussi a un œil très sur, parfois on n’est pas d’accord, on négocie, c’est intéressant. Quand l’un de nous deux lit un beau livre, ou voit un beau film, on se prévient. On est heureux quand l’autre est heureux, et solidaires quand on doit se bagarrer avec la vie. C’est une relation de travail riche.
Dernièrement je parlais avec un artiste qui me disait que pour vivre l’homme à des besoins naturels comme manger ou dormir… mais il devrait aussi avoir besoin quotidiennement de dessiner et le monde irait beaucoup mieux. Est- ce que vous partagez cette idée ?
Ça vaut aussi pour l’écriture, le jeu, la danse, la photographie… Le monde serait plus habitable si chacun avait une recherche intime de la beauté, de la justesse. Quand on cherche l’harmonie d’une forme, on est meilleur. C’est un phénomène contagieux. Même si on fait un dessin dur, on cherche l’harmonie. Le tableau est terminé quand il y a de l’harmonie. Quand on fait de la place à tout l’inconnu qui nous traverse pour lui donner une forme à travers le dessin, ou l’écriture, on se désencombre, on se soulève au-dessus de la réalité, pas pour la dominer mais pour trouver la bonne distance, et la joie de pouvoir exprimer du sensible, sans s’y bruler. On aurait toujours intérêt à faire quelque chose de ce qui nous déborde.
Anouk Grinberg
À la Galerie GNG (Paris)
jusqu’au 14 février 2026


