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Numa Hambursin : « Je suis très attaché à la notion de chef-d’oeuvre » 

Photo : Peter Avondo / Snobinart
Numa Hambursin a succédé il y a un an à Nicolas Bourriaud à la direction du Mo.Co. Qualifié d'abord comme « plus classique » que son prédécesseur, Snobinart a souhaité le rencontrer après avoir vu ses deux premières expositions : « Contre Nature » à la Panacée et une monographie autour de travail de Berlinde de Bruyckere. Ces deux expositions aussi sublimes que bouleversantes ont eu le don de surprendre les connaisseurs comme les profanes. Numa Hambursin y affirme sa vision artistique, avec un attachement particulier à la singularité et à la forme.

Comment avez-vous vécu cette première année en tant que directeur du Mo.Co ?

Ah ! Bonne question ! J’ai découvert l’institution dans ses forces et peut-être aussi dans ses faiblesses. Mais je me suis rendu compte à quel point c’est une institution qui détient des forces considérables, qui a une structure extrêmement intéressante, qui a des équipes professionnelles et compétentes … et vraiment j’ai mesuré à quel point les Montpelliérains ont un outil qui est fabuleux et qui peut prétendre à une place de tête dans le peloton des grandes institutions françaises. Je pense qu’on a la capacité d’avoir une envergure européenne sans problème. Il reste maintenant à conclure cet essai. C’était une année avec beaucoup de questions hors artistique, mais qui sont fondamentales pour une institution comme la nôtre, des questions budgétaires, de ressources humaines, administratives… travailler sur les fondements de l’institution.

Quel regard portez-vous sur le passé de la structure et donc sur le travail effectué par Nicolas Bourriaud ? 

J’ai bien sûr vu les expositions, elles avaient beaucoup d’intérêt. A cette époque il fallait installer le lieu, il y avait donc des enjeux qui étaient artistiques et institutionnels. Il fallait poser l’institution. Maintenant nous passons à une nouvelle phase, avec nos premières expositions comme celle de Berlinde de Bruyckere. Nous avons par exemple enlevé la totalité des cimaises, c’était vraiment un des objectifs de l’exposition avant même qu’elle commence : voir le lieu dans sa nudité, dans sa crudité, dans sa beauté. Je pense que beaucoup de gens vont redécouvrir ce lieu et pour certains penser qu’ils voient ces espaces pour la première fois, alors qu’en fait ces espaces étaient découpés et on ne les envisageait pas dans leur globalité. Là nous allons pouvoir les voir. C’est vrai que c’est un peu ma philosophie, même si selon les expositions il y aura des évolutions, mais j’aime bien quand le lieu est respecté au maximum.

Parmi les premiers changements il y a un changement de nom, l’Hôtel des collections devient le Mo.Co ?

On peut appeler ça un nom d’usage. Je n’étais pas vraiment convaincu par cette appellation d’ « Hôtel des collections », car c’était un hôtel des collections, mais sans collection. J’ai également proposé un changement de programmation en réduisant le nombre de collections présentées, pour faire par exemple des monographies ou autres… Donc un hôtel des collections sans collection et sans exposition de collections ça commençait à faire beaucoup. Quand on a cherché, je me suis rendu compte que les Montpelliérains disaient la Panacée et le Mo.Co. Je vais prendre un exemple prestigieux, je ne dis pas qu’on a le même niveau, mais il existe le MoMA et le MoMA PS1.

Photo : Peter Avondo / Snobinart

Nous avons pu découvrir les deux premières expositions que vous avez orchestrées. Elles semblent à la fois être dans une continuité tout en affirmant un changement. Comment définiriez-vous votre ligne artistique ?

J’ai l’impression effectivement que quand on voit « Contre Nature » ou Berlinde de Bruyckere on n’est pas dans quelque chose de classique par rapport à ce qu’on avait précédemment, on est même un petit peu dans le contraire. Dans la programmation qui est faite, on peut voir que pour moi il y a un souci de la forme qui existe, même si je ne nie pas du tout que l’art contemporain est aussi de la parole, un message… c’est d’ailleurs ce que nous avons fait avec les jeudis du Mo.Co., la parole et l’échange ont toute leur place. Mais il y a aussi une dimension formelle. Je suis très attaché à une notion qui a un peu disparu : la notion de chef-d’oeuvre. Je pense qu’il y a des œuvres qui, parce qu’elles sont exceptionnelles, peuvent bouleverser l’histoire de l’art et être des jalons. Le rôle d’un commissaire d’exposition c’est aussi de chercher ces chefs d’oeuvre et de les montrer, même si souvent il se trompe. Donc l’idée de la forme est importante. On peut aussi penser à l’idée de quelque chose qui peut s’apparenter au sublime, au choc esthétique, qu’on va permettre à un public qui n’est pas adepte, ou du moins pas connaisseur d’art contemporain, d’y rentrer et peut-être ensuite d’aller dans des propositions un peu plus ardues, un peu plus complexes. Ce que j’aime, c’est quand les expositions reflètent cette volonté. On m’a souvent demandé ce que je cherchais à faire dans mes expositions, et je répondais « exigeant et populaire ». Curieusement on retenait toujours le second terme « populaire », mais il y a aussi « exigeant ». Je pense que personne ne m’enlèvera que l’exposition Berlinde de Bruyckere ou « Contre Nature » sont particulièrement exigeantes. Des spécialistes de la céramique ont pu dire que c’était une exposition comme ils en avaient rarement ou jamais vu. De la même manière, Berlinde de Bruyckere, qui est une personnalité importante du monde de l’art contemporain, dit elle-même que c’est son exposition la plus ambitieuse à ce jour. Je ne renie pas du tout l’exigence, mais je pense qu’il y a des manières de faire rentrer un nouveau public dans les expositions.

L’exposition « Contre Nature » à la Panacée est consacrée à la céramique. C’est une technique qui « revient à la mode » après avoir été ignorée par l’art contemporain durant de nombreuses années. Comment expliquez-vous que ce retour soudain de la céramique sur le devant de la scène ?

C’est une question fascinante, parce qu’en fait cela revient à un air du temps qui dépasse même les professeurs. Ce ne sont pas les enseignants qui disent aux étudiants de s’intéresser à la céramique, ce sont vraiment les étudiants qui viennent et demandent un four. Je prends l’exemple des étudiants de Montpellier, il y avait un petit four mais il y avait une envie d’avoir un grand four. J’ai pris la décision d’acheter un four pour qu’ils puissent travailler ce matériau. Quand j’étais à la Biennale de Venise qu’il y avait énormément de peinture, comme une sorte de retour triomphal. Je signale quand même que pendant longtemps en France on l’a considéré comme éteinte, comme plus intéressante du tout, et pourtant elle fait un retour remarqué. C’est pareil pour la céramique. On m’aurait dit ça il y a vingt ans je serai tombé de ma chaise ! Maintenant ce sont des pratiques que tout le monde a envie de refaire, de se réapproprier. Cela dit quelque chose de l’époque. Il y a une dualité, une contradiction ou un paradoxe dans la céramique. C’est à la fois le matériau le plus fragile du monde, si on fait tomber une céramique à cinquante centimètres du sol elle explose, et en même temps, si on la pose au fond de la mer et qu’on la retire mille en plus tard elle conservera ses couleurs et sa beauté. C’est passionnant car c’est le matériau le plus fragile et en même temps le plus résistant au temps, qui peut au mieux montrer quel est l’esprit d’une époque. Je fais un lien avec Berlinde de Bruckere, on retrouve ça dans la cire de ses œuvres. C’est à la fois quelque chose de très fragile et en même temps on sent une espèce de force qui peut passer le temps. Cela me rappelle le concept de sublime faiblesse de Lao Tseu qui explique que le dire est fragile et le mou et le malléable c’est la force. Le dur c’est le vieillard qui est raide et qui s’approche de la mort et au contraire la faiblesse c’est le bébé qui représente la vie et la force.

Photo : Peter Avondo / Snobinart

Berlinde de Bruyckere est une artiste connue à l’international qui développe une œuvre puissante. Pourquoi avoir choisi de mettre en lumière cette artiste pour la première de vos expositions au Mo.Co. ? 

Je pense que c’est une œuvre avec une puissance formelle qui peut intéresser des gens qui sont assez profanes. Peu importe qui regarde les œuvres de Berlinde de Bruyckere, on se rend compte qu’elle utilise des matériaux qui ont vécu, que le thème de la vie est capital. En les regardant, on a l’impression que ces œuvres sont vivantes, qu’elles bougent, mais aussi qu’elles créent du silence. L’art contemporain est souvent trop bavard, moi j’aime le silence. C’est une œuvre qui puise dans les mythes fondateurs avec des hybridations entre végétal, animal, humain on est chez Actéon ou ce type de grands récits… elle puise aussi dans la Renaissance flamande avec les frères Van Eyck qui étaient aussi de Gans. Mais cette œuvre parle aussi d’actualité. Souvent nous avons des propositions formelles qui délaissent totalement l’actualité, qui chez Berlinde de Bruyckere est très présente. Il y a des images que l’on voit dans ses œuvres qui tout de suite nous rappellent des faits d’actualité. Par exemple les couvertures accrochées au mur, on pense tout de suite à la question des réfugiés, de la migration, et en même temps cette question de l’exode est l’un des grands thèmes qui parcourt notre histoire. Toute la Bible est une question d’exode. C’est également une œuvre qui peut plaire aux initiés, car en réalité Berlinde de Bruyckere a fait assez peu d’expositions monographiques. Quand on regarde sa biographie, c’est très ciblé. Cette année, elle a deux expositions importantes, dont celle du Mo.Co. Elle s’engage énormément, elle réalise de nouvelles œuvres, elle s’engage dans la scénographie… La scénographie telle qu’on la voit est elle-même une œuvre d’art réalisée par Bernlinde de Bruyckere. C’est un peu comme si on avait une pièce de Molière qui est montée par Molière lui-même. L’idée était de montrer que le Mo.Co. a la compétence intellectuelle et financière de monter des expositions avec des grandes figures de l’art international et qu’on voit très peu. On ne voulait pas reprendre des blockbusters qu’il y a déjà eu à droite et à gauche et les ramener au Mo.Co., on voulait créer nous-mêmes des expositions qui sont inédites en France. Je pense que c’est ce qu’on montre avec cette exposition, on a la capacité d’avoir une telle ampleur internationale.

Ces deux premières expositions ont attiré l’attention et attisé la curiosité. Pouvez-vous nous parler des prochaines expositions ?

Après Berlinde de Bruyckere, il y aura une grande exposition sur « Musées en exil ». Cela fait étrange de le dire car nous avons tout de suite en tête les événements en Ukraine. C’est une exposition qu’on a pensée avant la guerre en Ukraine, sur la question de ces collections qui, pour des raisons politiques, ce sont créées ailleurs que sur le territoire en question et qui sont revenues ou pas. On a trois exemples importants, d’abord le Musée Allende à Santiago du Chili. Quand Pinochet est arrivé au pouvoir le Musée d’art moderne a disparu et s’est reconstitué une collection avec des artistes et des Chiliens exilés. Quand la démocratie est revenue les œuvres ont fait leur retour au Chili et ça a été la création de ce musée. Le deuxième exemple c’est Sarajevo, avec la création d’une collection en dehors des frontières et retour à Sarajevo après la guerre. Dernier exemple, le Musée de la Palestine, où les artistes ont donné des œuvres qui sont pour l’instant conservées à l’Institut du monde arabe à Paris en attendant que l’on trouve un lieu en Palestine pour les héberger. Il y aura aussi un focus sur l’histoire avec le déménagement d’un certain nombre d’oeuvres du Louvre pendant la Seconde Guerre mondiale, du Prado pendant la Guerre d’Espagne… Et enfin une partie sur l’Ukraine avec la volonté claire de ne pas instrumentaliser le conflit, mais d’avoir un regard dessus. 

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