Culture Expos

L’auteur au pilori ?

Photo : Thibault Loucheux / Snobinart
Le procès qui opposait Maurizio Cattelan et Daniel Druet a été le scandale de l'année dans le milieu de l'art contemporain... La galerie Perrotin a été assignée par le sculpteur français devant le tribunal judiciaire de Paris pour violation de droit d’auteur et contrefaçon, tout comme La Monnaie de Paris pour avoir exposé quatre œuvres qu'il avait exécutées. Cattelan commandait à Druet des sculptures dont chacun s'estimait le créateur. Alors que la justice a fort heureusement donné raison à l'italien, ce tapage artistique a montré au grand jour que la légitimité de l'auteur et de sa pensée pouvait être remises en question.

Vous avez certainement déjà entendu parler de Maurizio Cattelan. L’artiste italien est l’auteur d’oeuvres qui ont secoué le monde de l’art contemporain. En 2019, il avait scotché une banane sur le stand de la galerie Perrotin à la Art Basel Miami et l’avait vendu 120 000 $. Avant cela, l’artiste s’était fait connaître avec ses figures de cire hyperréalistes comme La Nona Ora (1999) représentant le pape écrasé par une météorite, Him (2001) un petit Adolf Hitler agenouillé en pénitence, ou encore La Rivoluzione siamo noi (2000) représentant Maurizio Cattelan en taille réduite, en costume de laine suspendu à un portemanteau (œuvre que certains ont pu apprécier au Mo.Co lors de l’exposition L’épreuve des corps fin 2021 et début 2022). Ces pièces ont été imaginées et mises en scène par l’artiste. Ce dernier assume totalement qu’il ne sait pas sculpter et a passé commande à Daniel Druet, connu pour ses personnages de cire au musée Grévin. 

Le sculpteur français se revendique l’auteur exclusif d’une dizaine d’œuvres conçues pour Cattelan entre 1999 et 2006. L’art contemporain est en panique en attendant le procès qui a eu lieu mai dernier… et qui a donné raison à Maurizio Cattelan. 

Au-delà du scandale, cet événement révèle la remise en question de la pensée. L’art contemporain étant parvenu dépasser la vision binaire aristotélicienne entre les arts mécaniques et les arts libéraux en proposant des œuvres pensées qui font sens, Druet s’engage lui du côté de la mécanique. En attaquant Cattelan, il remet en question la capacité de l’auteur à penser son œuvre. Il retourne l’opposition du philosophe grec à l’envers et affirmant ainsi que la noblesse résiderait dans la mécanique et non dans l’esprit, renvoyant Cattelan à la maîtrise des contraintes techniques qu’il ne sait contrôler : peindre… dessiner… sculpter… Pour résumer : « produit de la matière et ne pense pas », ou tout simplement : « travaille et ne pense pas ». L’auteur serait donc celui qui fait et non pas celui qui pense. Dans ce cas, Daniel Druet acceptera certainement d’être celui qui « sait faire », mais cela suppose qu’il est également celui qui «  ne sait pas penser ». 

Alors peindre… dessiner… sculpter… oui mais pourquoi ? Pour faire sens. Les auteurs ne sont pas là pour nous prouver qu’ils détiennent un savoir-faire, mais plutôt pour nous communiquer une pensée, une certaine vision du monde dans lequel il interragit. De la même manière que l’objet d’art a toujours quelque chose à nous dire. En sculptant la cire, Daniel Druet met son savoir-faire au service de la pensée de Maurizio Cattelan. C’est ce dernier qui donne la dimension artistique à la sculpture. De l’émergence de l’idée jusqu’à la monstration, Cattelan pense, imagine et développe l’oeuvre et c’est ainsi qu’elle fait sens. C’est ce qui fait de lui l’artiste et donc l’auteur de l’oeuvre. Le savoir-faire de Druet, sans avoir le volonté de le minimiser, n’est qu’une étape indispensable à la création. Il sculpte sous les directives de l’auteur afin que la pièce se rapproche au plus près de sa pensée. Ce n’est pas quelque chose de nouveau et Cattelan n’est pas le seul a agir de la sorte et ce depuis des siècles. Nombre d’artistes font appel à des équipes ou à des artistes extérieurs pour les aider à concevoir les œuvres. Lorsque François Truffaut (qui a défini la politique des auteurs au cinéma en 1955) faisait des films, on ne voyait pas le perchman, l’accessoiriste ou le directeur de la photographie en revendiquer la paternité.


Sur les réseaux sociaux, nombreux sont ceux qui ont pris la défense de Daniel Druet, le voyant comme la pauvre « petite main », le comparant même à un « ouvrier » face au méchant Cattelan qui récupère des millions sans se salir les mains. Une vision réductrice, caricaturale, presque dangereuse. Remettre en question le fait que c’est l’auteur qui pense, c’est aussi refuser l’interaction intellectuelle entre l’artiste et son œuvre, entre l’oeuvre et celui qui la regarde et entre l’artiste et son public. Enlever ce maillon détruit la chaîne et l’intérêt que provoque l’oeuvre. 

Bien heureusement, le tribunal judiciaire de Paris a tranché en faveur de Maurizio Cattelan. On peut tout de même s’étonner d’une époque qui interroge la légitimité de la pensée à la faveur de son exécution…


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