H. Craig Hanna : « Il est temps de revenir à une peinture qui vous coupe le souffle. »

Peintre américain, H. Craig Hanna ne cache pas son amour pour les maîtres. Inspiré par des artistes d'une grande diversité comme Rembrandt, Klimt, Sargent, Schiele, Rothko ou encore Freud, il est connu pour ses portraits et il souhaite s'inscrire dans une continuité de l'histoire de la peinture. À travers sa technique du dessin, l'importance qu'il donne à la couleur et son art de la composition, il offre à ses toiles une dimension humaine forte. Passé par New York, Londres, puis Paris, H. Craig Hanna rencontre Laurence Esnol dans la capitale française. Elle a un véritable coup de foudre pour ses créations et décide de monter une galerie pour partager son travail. Depuis, l'artiste poursuit sa quête d'une peinture exigeante et universelle.

Thibault Loucheux-Legendre
Thibault Loucheux-Legendre  - Rédacteur en chef / Critique d'art
10 mn de lecture

Pouvez-vous nous décrire votre parcours ? Comment l’art est-il venu à vous ?

À partir de dix ans, j’ai eu un professeur d’art très inspirant qui m’a aidé à développer ma technique et m’a fait découvrir différents médiums. J’ai aussi eu des cours particuliers avec un professeur nommé Clarence Perkins, un aquarelliste afro-américain de Louisiane. Je lui dois mon attrait pour l’aquarelle.

Existe-t-il des inspirations ou des influences qui ont joué un rôle primordial dans votre pratique ?

J’ai toujours été inspiré par tout ce qui se trouvait autour de moi. Mes premières peintures étaient des paysages enneigés. Je me souviens avoir été très inspiré par les gris chauds des arbres en hiver et le contraste avec la neige, le gris sombre des ciels, les rivières, les bois et les vieilles cabanes.

Comment êtes-vous parvenu à maintenir ce cap de l’art figuratif classique durant vos études et votre début de carrière ?

Ce n’est que lorsque j’ai commencé à peindre à l’huile d’après nature que je me suis intéressé aux maîtres et à la tradition. J’ai tout de suite été enthousiasmé par la difficulté de la peinture classique d’après nature. J’ai étudié les maîtres que j’estimais être les plus grands représentants de leur art, en autodidacte, car personne ne nous l’enseignait dans mon école, à la School of visual art, où personne ne peignait.

Ils faisaient tous des ready-made, des installations, des vidéos, des performances. Je me sentais perdu dans tout ça. Un jour, j’ai vu un étudiant passer avec une toile qui ressemblait également à ce que je voulais obtenir. Je me suis alors rapproché de lui et j’ai découvert le cours de peinture de John Foote, qui m’a accepté. J’ai mis toute mon énergie dedans. C’était l’époque où les nouvelles écoles de peinture classique commençaient à éclore à New York. L’idée de faire autre chose que de la peinture figurative ne m’a jamais effleuré. Je n’ai jamais pensé aux expositions ou aux galeries, c’était une démarche personnelle. Je n’ai pas choisi la peinture figurative, c’est elle qui m’a choisi.

L’humain détient une place capitale dans votre travail, notamment à travers le portrait. Comment choisissez-vous vos modèles et qu’est- ce que vous cherchez à exprimer à travers le portrait ?

Rodin dit que la beauté est ce qui a du caractère, Baudelaire qu’elle est toujours étrange. Je recherche toujours des modèles qui ont quelque chose de singulier, d’intéressant, des yeux très sombres avec une peau très pâle, par exemple, des cheveux roux éclatants.

Quand j’engage un modèle, j’ai parfois une idée de pose (inspirée de références classiques), mais le modèle arrive toujours avec son tempérament. Je commence en général avec des poses rapides pour découvrir le modèle et avoir des idées. J’ai eu beaucoup recours à des danseurs, pour leur compréhension du mouvement.

À la fin, je choisis quasi systématiquement une pose qui n’a rien à voir avec mon idée originelle. Parce que mon amour pour l’art se porte vers la tradition, mon seul espoir est de continuer à la faire vivre. Ajouter quelque chose de nouveau, mais sans compromettre l’intégrité du sujet. Je suis résolument fidèle à la nature. « La nature est la mère de tous les arts », disait Ingres.

Girl with green headscarf – 53 x 53 cm – encre et acrylique sous perspex

La couleur semble aussi détenir une place singulière dans vos œuvres ?

La couleur est primordiale. Il m’arrive de commencer un tableau simplement par une association de couleurs que j’ai envie d’explorer. Le goût de l’artiste est dans ses choix de couleurs. Il y a un mystère dans le fait que certaines couleurs aillent bien ensemble, comme dans l’association de deux accords en musique. Je suis hypersensible aux couleurs. Parfois, à vélo dans Paris, une porte d’immeuble turquoise avec un graffiti noir peut me donner une idée de peinture.

J’ai aussi beaucoup regardé les œuvres de la dynastie Moghole. J’aime la qualité proprement graphique et plate de la couleur. En étudiant la peinture classique, je me suis rendu compte que les maîtres jouaient systématiquement entre le chaud et le froid : chaud dans la lumière, froid dans les ombres. Du moment que les valeurs sont bonnes, on peut pousser les couleurs. Van Gogh avait très bien compris ça, de même que Hopper.

Il y a votre travail de peinture, mais aussi le dessin. Ces dessins, vous les voyez comme un travail préparatoire ou comme des œuvres abouties ?

Il y a quelque chose de pur et d’authentique dans le dessin, de non calculé, que oui, un dessin peut être considéré comme une œuvre à part entière. Il y a une connexion directe entre l’artiste et son sujet. Klimt, Schiele, Van Gogh, leurs dessins sont presque plus révélateurs de leur vision que leurs peintures. Avant de peindre quoi que ce soit, je dessine dix fois. J’ai besoin d’être tellement familier avec le sujet que, lorsque je le peins, je le connais déjà.

C’est seulement à partir de ce moment que la magie peut avoir lieu. De la même façon qu’un musicien ne peut s’approprier un morceau qu’après le connaître par cœur.

J’utilise abondamment la ligne pour développer la forme et la composition. Le dessin est essentiel pour comprendre un objet en trois dimensions. Ce n’est pas sans raison que les sculpteurs dessinent toujours avant de travailler la matière.

C’est une manière d’enregistrer visuellement et de digérer ce que tu vois. C’est également une manière de transformer ce que l’on voit en une composition. Il ne faut pas dessiner ce qu’on voit, il faut transformer ce qu’on voit en une composition. Organiser, extraire, choisir, transformer ce qu’on voit en une symphonie visuelle. La ligne est aussi une identité graphique, chacun a sa ligne. C’est pour ces raisons que j’aime garder les lignes dans mes compositions.

La peinture figurative a été malmenée ces dernières décennies, notamment en France. Comment avez-vous vécu cette période ?

À l’exception de Lucian Freud, la tradition de la peinture figurative s’est perdue. Rodin et Van Gogh étaient les derniers à s’exprimer en respectant la tradition. Je pense que l’injonction à la nouveauté a eu raison de l’intégrité des artistes. L’ère de la peinture primitive et naïve a commencé avec Picasso et Matisse et ne s’est jamais arrêtée depuis. Le désir de peinture figurative ne s’est jamais éteint, s’il y a une exposition de Degas au Petit Palais demain, elle sera complète pour plusieurs semaines. L’amour du public est toujours là. Surtout aujourd’hui où n’importe quoi peut être appelé de l’art.

Il n’y a pas de meilleure époque qu’aujourd’hui pour faire de la peinture figurative, et nous avons fait le tour de l’art naïf. Il est temps de revenir à une peinture qui vous coupe le souffle.

Quel regard portez-vous sur la création en général aujourd’hui ?

De ce que je vois de l’art contemporain, on dirait qu’il faut toujours qu’il y ait une histoire intelligente pour accompagner l’œuvre. L’œuvre elle-même ne peut pas s’apprécier sans explication verbale. Il y a beaucoup de postures politiques… L’art ne devrait pas être à ce niveau, il transcende nos positionnements politiques ordinaires. L’art devrait être une réponse émotionnelle à ce que l’on voit. On ne devrait pas avoir à connaître la biographie de l’artiste, son passé ou son identité sociale pour apprécier l’œuvre. Quand j’écoute un concerto pour violon de Bruch, je me fiche de connaître la vie du compositeur. La musique m’emmène à un endroit profondément personnel. Ce que je ressens et la manière dont cela me touche ont une existence réelle et cela m’appartient. Les humains sont profondément émotionnels et complexes, ils ont besoin d’extérioriser et de vivre leurs émotions à travers l’art. Nous avons besoin de quelque chose qui nous tient et nous rassure.

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Par Thibault Loucheux-Legendre Rédacteur en chef / Critique d'art
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Après avoir étudié l'histoire et le cinéma, Thibault Loucheux-Legendre a travaillé au sein de différentes rédactions avant de lancer Snobinart et de se spécialiser dans la critique d'art contemporain. Il est également l'auteur de plusieurs romans. 06 71 06 16 43 / thibault.loucheux@snobinart.fr
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