Chris Aerfeldt : « pour moi cet univers n’est pas fantastique, c’est ma réalité. »

Ma première rencontre avec l'œuvre de Chris Aerfeldt s'est déroulée il y a un an. L'artiste exposait ses tableaux à l'espace Saint-Ravy à Montpellier. Cette exposition s'intitulait "Odyssée de l'imaginaire" et la plasticienne dévoilait son univers, se saisissant des codes de l'histoire de l'art, de son enfance, de ses questionnements personnels en ajoutant à ses toiles une force qui leur confère une dimension contemporaine. Nous avons exposé une de ses œuvres à l'occasion du salon Art Montpellier, elle nous parle de son travail.

Thibault Loucheux-Legendre
Thibault Loucheux-Legendre  - Rédacteur en chef / Critique d'art
9 mn de lecture

Nous avons présenté une de vos œuvres à l’occasion d’Art Montpellier, est-ce que vous pouvez nous la présenter ?

Ce tableau, c’est presque un portrait de ma mère. C’est la manière dont je l’imagine quand je me remémore mes souvenirs d’enfance. Je vivais en Australie et il y avait beaucoup d’occasions de boire le thé, avec des conversations très formelles… Je n’aimais pas ça. C’est ce souvenir qui m’a marqué pour ce tableau.

Le thème cette année à Art Montpellier était « le voyage ». Cela doit vous inspirer vous qui avez beaucoup voyagé. Est-ce que vous pouvez nous raconter votre parcours ?

Oui, j’aime faire l’expérience d’autres cultures, parler d’autres langues et mes héroïnes voyagent beaucoup dans mes tableaux. Elles sont toujours en train de voyager en quête dequelque chose, donc c’est un thème qui me correspond. Pour ce qui est de mon parcours, j’ai toujours fait de la peinture. Après le lycée, j’ai fait des études pour devenir professeur d’art, mais je n’ai finalement pas poursuivi ce chemin. J’ai décidé d’ouvrir une boutique de mode avant d’aller dans une école d’art en Australie, puis j’ai gagné une bourse pour faire un master à Londres. Je me suis mariée avec un français et c’est pour ça que je suis en France aujourd’hui.

Lors de notre première rencontre, vous me disiez que votre enfance a été une période compliquée… Vous vous êtes réfugiée dans les contes et histoires fantastiques.

C’était très compliqué à la maison. Mes parents étaient des immigrés estoniens et c’était une famille très stricte. Je n’avais pas beaucoup de liberté et du mal à m’exprimer. C’est comme ça que j’ai commen- cé à faire de la peinture. Ma mère était très influencée par les voisines, elle copiait tout ce qu’elles faisaient. Elle inventait beaucoup de règles pour ses enfants, surtout pour moi. Pour mon frère, c’était plus facile que pour moi. Il fallait se montrer d’une certaine façon, être poli… Il y avait beaucoup de règles. J’avais toujours une imagination qui me permettait de créer des scénarios, des histoires… C’était pour échapper à ce monde qui ne m’intéressait pas, ce monde banal, ce monde de tous les jours… J’aimais beaucoup Alice au pays des merveilles. .. Toutes ces histoires.

Cette part fantastique se retrouve dans vos tableaux aujourd’hui ?

Oui, mais pour moi cet univers ce n’est pas fantastique, c’est ma réalité. C’est un peu surréaliste, un peu comme un film de David Lynch, mélanger à de l’émotion et à des éléments du réel. Tout est subjectif.

Vous disiez mélanger ces éléments fantastiques avec le réel. Vous peignez beaucoup les femmes, est-ce qu’il faut voir un engagement pour leur cause ?

Je suis une femme et dans mes tableaux il y a toujours des femmes puissantes, grandes, qui prennent beaucoup de place. Je crée des héroïnes qui vivent leurs propres histoires. Mon travail parle du parcours féminin, j’appelle cela « le voyage de l’héroïne ». J’invente des situations, je joue avec les images. Presque toutes mes femmes sont dans un paysage, en quête de quelque chose. La plupart de mes œuvres parlent du contrôle et de la liberté. Elles parlent de ce choix à faire entre se fondre dans le système, ou suivre sa propre voie, au risque d’être rejetée. En tant que femmes, nous vivons entourées de règles subtiles : comment paraître, comment se comporter, comment plaire. Bien sûr, je suis féministe, mais je n’aime pas trop employer ce mot pour décrire mes peintures, car cela les réduit à une seule idée. J’utilise souvent de jeunes femmes dans mes peintures parce que j’aime jouer avec les stéréotypes : donner au public ce qu’il s’attend à voir, puis le surprendre. Il y a souvent une touche d’ironie ou d’humour discrète. Pour moi, le féminisme, c’est aussi rendre les femmes artistes plus visibles, les femmes de tous les âges.

D’un point de vue esthétique, vos tableaux s’inspirent de l’histoire de l’art. Quels sont les artistes qui vous ont influencé ?

Surtout des artistes un peu décalés comme Le Greco ou Goya, même des contemporains comme Cindy Sherman… Les films de David Lynch, la musique de Kate Bush ou Björk… Tous les gens qui sortent des cases.

Chris Aerfeldt, Je serai ton miroir 150×130 cm peinture vinylique sur lin 2024

Votre peinture s’inscrit vraiment dans l’art contemporain, notamment par les formes que vous déployez et par les couleurs que vous utilisez. Je pense notamment au fluo…

J’aime bien mélanger les couleurs fluo avec les couleurs classiques. Comme je vous ai dit, quand j’étais petite, je me sentais invisible. Tout ce que je fais c’est pour rendre mes tableaux et mes personnages visibles. C’est pour ça que j’aime beaucoup les grands formats.

Est-ce que vous pouvez nous parler de votre processus créatif ? Je crois que vous utilisez l’intelligence artificielle ?

Mes réflexions ont besoin de temps pour mûrir. Je fais des petits croquis et des notes quand une image me vient. J’aime réfléchir longtemps à une idée et faire des recherches. Je pars souvent d’une image que j’ai en tête. Je crée des situations avec une femme comme personnage principal. Ensuite, je crée une image de référence – pas pour la copier, mais pour avoir une base à partir de laquelle improviser. J’ai besoin d’un point de départ ; je ne peux pas partir de rien. Je prends parfois des photos d’une amie qui joue la scène avec des objets que je trouve ou achète.

Parfois, je cherche dans mes archives ou sur Internet. Depuis peu, j’intègre aussi l’IA dans mon processus. Je l’utilise parce que les thèmes de l’artificialité et des stéréotypes sont au cœur de mon travail. Dans le passé, je peignais des poupées, des figurines, des mannequins de vitrine – les femmes créées par IA en sont une continuation naturelle. Ces images générées par l’IA sont un point de départ. J’enlève beaucoup d’éléments, je me concentre sur ce qui m’intéresse, et je transforme la composition. Je travaille sur iPad, je dessine par-dessus, je modifie les proportions. J’agrandis souvent les mains, pour leur donner plus de puissance. Je peins à partir de mon écran, mais l’énergie des coups de pinceau est ce qui compte vraiment. À un moment, je mets de côté la référence que j’avais formulée. La peinture trouve son propre équilibre. Mais maintenant, l’IA se perfectionne et je préférais les images que l’IA me fournissait avant. Le programme était moins sophistiqué et il y avait beaucoup d’erreurs et ce sont justement les erreurs qui m’intéressaient, comme les mains à six doigts ou ce genre de chose.

Vous allez exposer chez Castang Art Project à Perpignan au printemps prochain, vous pouvez nous parler de cette exposition ?

C’est un projet qui est encore en évolution. Cela me prend pas mal de temps pour concrétiser un thème. Il y aura des femmes qui sont habillées avec des peaux d’animaux. Il y aura aussi des poulpes, avec des tentacules… ça reflète un peu le monde d’aujourd’hui avec ces tentacules qui symbolisent des bras de pouvoir, de certains politiques qui veulent tout avoir, détenir un grand pouvoir… J’utilise la peinture pour exprimer mes sentiments et une certaine vision du monde dans lequel nous sommes.

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Par Thibault Loucheux-Legendre Rédacteur en chef / Critique d'art
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Après avoir étudié l'histoire et le cinéma, Thibault Loucheux-Legendre a travaillé au sein de différentes rédactions avant de lancer Snobinart et de se spécialiser dans la critique d'art contemporain. Il est également l'auteur de plusieurs romans. 06 71 06 16 43 / thibault.loucheux@snobinart.fr
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