Allons rêver à La Halle Saint Pierre

L’étoffe des rêves, un titre judicieusement choisi pour la nouvelle proposition de la Halle Saint Pierre, haut lieu de l’art brut et singulier qui les célèbre aujourd'hui à travers le prisme du surréalisme. Ce nouveau dialogue prend pour médium principal le textile, donnant ainsi un fil rouge entre les rêves et les états mentaux qui lient les surréalistes aux artistes de l’art brut.

Pauline Bailly
Pauline Bailly  - Critique d'art
4 mn de lecture

L’Art Brut désigne l’art créé par ceux qui n’ont pas reçu d’éducation artistique (selon la définition de Jean Dubuffet). Souvent atteints de troubles psychiatriques, ces artistes créent, parfois de manière obsessionnelle et compulsive, des œuvres souvent torturées, naïves, sombres ou au contraire, très colorées, leur conférant une immense spontanéité. La plupart de ces “artistes” ne se considèrent d’ailleurs pas comme tels et ont des activités professionnelles bien différentes : boulangers, mécaniciens, ou facteurs – à l’image du très célèbre Ferdinand Cheval qui, pendant plus de 30 ans, a édifié son Palais Idéal pierre après pierre.

L’état mental est aussi une des racines du surréalisme. C’est suite à la Grande Guerre et les traumatismes qu’elle a engendrés, que les artistes se sont tournés vers l’imaginaire et les rêves – comme pour tourner le dos aux désillusions d’un futur meurtri par les horreurs de la guerre. Il fallait tout renverser. Bien plus élitiste que l’art brut, ce mouvement est régi par des préceptes énoncés dans le manifeste du surréalisme, rédigé par André Breton en 1924.

Ces mouvements artistiques sont reliés ici par le textile, qui prend de nombreuses formes dans l’exposition, rassemblant pas moins de 300 œuvres de 36 artistes, dans les deux espaces de la Halle Saint Pierre, au rez-de-chaussée et à l’étage.

Foisonnante, riche en couleurs et en propositions plastiques dans un parcours des plus agréable, l’exposition invite le rêveur à une déambulation au fil des créations des artistes : peuplées de figures, poupées, représentations macabres ou des divinités issues de religions plurielles et imaginaires.

Ces manifestations oniriques sont réalisées en broderie, en dentelle, en macramé, tissées ou tricotées, cousues ou collées, entrelacées entre méthodes traditionnelles et expérimentales – que les artistes s’approprient pour développer un nouveau vocabulaire aux formes inattendues: les tissus se mutent en organes flottants, des chimères étranges ou candides investissent l’espace, à l’image de l’univers de Stéphane Blanquet, dessinateur, plasticien, metteur en scène ou avec les œuvres étincelantes de Marion Oster et les quelque 25 879 sequins qui composent l’œuvre Mère à l’enfant, 2025

On est également fasciné par sans doute, le plus surréaliste des artistes présent : Lou Dubois et ses collages de matériaux mixtes à mi-chemin entre l’imaginaire de Magritte et les collages de Jacques Prévert, qui expose régulièrement à la Galerie Les Yeux Fertiles à Paris.

Tout aussi saisissant, l’étage de la Halle dévoile (entre autres) l’œuvre du boulanger Hervé Bohnert qui interroge les connexions entre vie et trépas dans un impressionnant étal de crânes, à ne pas confondre avec des miches de pain.

Si le textile était surtout un matériau dédié à l’habillement ou au mobilier, ici, il se réinvente et s’affirme comme un objet de réappropriation artistique et d’incarnation culturelle et communautaire.

Ce magnifique voyage nous plonge dans un rêve mental haut en couleurs qui poursuivra son chemin dès juillet 2026 au Centre International du Surréalisme et de la Citoyenneté Mondiale à Saint-Cirq-Lapopie. Aucune excuse, donc : un voyage vers l’art brut vous attend !

L’étoffe des rêves
La Halle Saint Pierre – Paris
jusqu’au 31 juillet 2026

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Par Pauline Bailly Critique d'art
pauline.bailly@snobinart.fr
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